vendredi 28 septembre 2018

Le soviet de La Courtine 1917

Mémoire des soldats russes

En 1916, à la demande du gouvernement français, le tsar de Russie, Nicolas II, envoie des troupes pour prêter main forte aux soldats français. Ils sont d'abord ovationnés et accueillis avec soulagement par les civils et le troupes françaises.

A l'été 1916, par exemple, le Commandant Bréant de la 17e Division voit arriver  dans le secteur de Suippes un allié qu'il n'avait jamais rencontré :

29 juin. - Je viens de voir arriver dans le secteur sur l'autre rive de la Suippe un régiment russe... Ils ont notre armement et notre casque, celui-ci de couleur terre, comme l'uniforme. Ils portent le sac tyrolien, avec manteau ou. capote et couverture en sautoir. Evidemment ce sont des hommes choisis, car ils sont tous de la même taille élevée, 1 m.80 peut-être. Mais, avec leur démarche souple, favorisée par leurs bottes molles, et leur tenue commode, ils se présentent mieux que nos soldats dans leurs capotes d'hôpital. Et puis, chez nous, il y a trop de types différents, et d'hommes malingres parmi de beaux gars. Ce qui frappe en voyant ces Russes, c'est leurs mines ouvertes, contentes, et leurs dents superbes, et enfin la distinction innée d'une race encore jeune. Heureux les peuples que l'extrême civilisation n'a pas touchés.

3 soldats du 68e RI, 1 du 268ème RI et 1 du 20ème RAC posent fièrement
avec deux soldats du 2ème Régiment russe, le 6 août 1916.


De nombreuses représentations témoignent de cet engouement comme la série de cartes postales signée Marcelli :




























Ces dessins sont probablement  tirés des croquis du peintre Maurice Joron qui dessina les soldats russes au camp de Mailly en 1916.





Les soldats russes sont rapidement engagés sur le front de Champagne.

La Pompelle

Le fort de La Pompelle était l'un des nombreux forts défensifs construits en 1874 autour de Reims après la guerre de 1870. Désarmé en 1913,  le fort fut occupé sans combat dès le début de la guerre par les Allemands le 4 septembre 1914. Il sera reconquis par des soldats français du 138ème Régiment d'Infanterie, le 24 septembre 1914, après la victoire de la bataille de la Marne. A ce moment le Fort de La Pompelle jouera un rôle prédominant dans la défense du secteur de Reims qui subira pourtant un véritable martyr par la violence des bombardements allemands, qui la détruiront à 80 % ! Toutefois le courage et la volonté des hommes du fort parviendra à contenir les assauts successifs de l'armée allemande avec l’aide de 185 régiments français et de 2 brigades spéciales russes. Au plus fort des combats c’est environ 2.000 hommes alliés franco-russes qui seront présents dans le fort dans des conditions de vie épouvantables.



 6è section de la 3è brigade
les premiers morts à La Pompelle

Trotsky écrit dans son Histoire de la révolution russe : « Les soldats des deux brigades russes, d’après l’officier Lissovsky, dès janvier 1917, par conséquent avant la révolution de février, étaient fermement persuadés d’avoir été vendus aux Français contre des munitions. »

Dès qu'ils ont connaissance de la révolution russe de février 1917, le contingent Russe connaît des tensions extrêmes. Si les russes blancs acceptent de continuer à se battre en France, les russes rouges veulent rejoindre leur pays et se battre pour la Révolution. Suivant l’exemple des soviets russes, des comités sont créés par les soldats mais aussi par des civils russes exilés. Les défilés des soldats russes du 1er mai 1917 tourne à la rébellion : sur les drapeaux certains soldats russes ont inscrit "LIBERTE".



Le 1er mai 1917 fut le tournant majeur dans cette situation, voici ce qu’écrivait un soldat de la première brigade Stéphane Gavrilenko à propos des manifestations de son unité ce jour-là :

Dans ces conditions, nos délégués ouvriers et soldats ont décidé d’organiser coûte que coûte la manifestation du 1er mai, bien qu'il n'y ait pas d'autorisation.
Le premier orateur des délégués ouvriers et soldats à prendre la parole a été le camarade Kossouraïev, de la 9ème compagnie, qui a fait un discours enflammé, expliquant pourquoi nous étions venus ici: "Pour fêter la liberté de notre Russie, honorer la mémoire de nos camarades tombés pour la liberté et pour ne pas oublier ceux qui sont enfermés dans les prisons dont les murs suintent de saleté." Son discours a été prononcé avec une telle émotion que personne ne pouvait retenir ses larmes.

Après lui, est intervenu le deuxième orateur, Tsiglov, qui a exprimé nos besoins, nos souffrances et a décrit les punitions venant de nos chefs qui se comportaient de façon si révoltante. A entendre un discours si beau, chaque soldat en avait l'âme retournée, tous avaient le visage en larmes. On avait envie de dire: "Voilà comment vous, scélérats que vous êtes, vous vous comportiez avec nous les soldats. Maintenant, regardez-nous les yeux dans les yeux. Qui de nous avait raison, qui était coupable? Vous buviez notre sang, vous nous forciez à appeler blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc, mais le noir s'est levé devant les yeux des soldats, il s'est transformé en blanc, puis en rouge et soudain tout s'est obscurci comme dans l'épaisseur mortelle de la nuit!"

Lui a succédé le député de notre 10ème compagnie, Polikarpov, qui a salué ses camarades soldats et messieurs les officiers. Il nous a ensuite fait un discours: "Camarades, quelle joie se manifeste chez nous, en Russie! Une joie qui est parvenue jusqu'à nous. Mais nous ne devons pas oublier les camarades morts pour rien, ceux qu'on a fusillés dans les camps de Mailly, pour des actions réelles ou supposées. Nous ne devons pas oublier que lorsqu'ils sont venus de Russie, ils avaient avec eux un colonel, un véritable Allemand, qu'ils avaient repéré et qui voulait même les faire jeter à la mer. Tremblants de tout leur corps, ils avaient enduré toutes les punitions, tous les tourments qu'il leur avait infligés. Et lorsqu'ils ont eu atteint le lieu de débarquement à Marseille, là, après toutes les souffrances supportées pendant la traversée, ils ont décidé de le tuer. Tout le régiment était dans le coup, mais huit hommes ont été considérés comme coupables et le colonel Ivanov les a fait passer devant un tribunal.
Je dois dire une chose: si le colonel Ivanov a conscience de sa faute, qu'il vienne à ma place et que, face à tout le régiment, il demande pardon à ceux qu'il a fait fusiller."

Le colonel Ivanov a alors demandé pardon, s'est incliné devant tout le monde et il est descendu de la tribune. Les discours des orateurs ont ensuite recommencé. Tout le monde écoutait au pied de la tribune.(…)

Voici que le général Palitsine et notre général de brigade Lokhvitski arrivent à cheval vers notre régiment. Le général Palitsine a mis pied à terre. Il est venu près des soldats et a demandé: "Permettez-moi de venir parmi vous." On a dit: "Qu'il vienne!" Il est arrivé, a écouté nos discours et a dit: "Messieurs les soldats, permettez-moi de vous lire l'ordre que j'ai apporté." Nous l'avons autorisé: il en a fait la lecture. Les orateurs lui ont dit: "Nous connaissons cet ordre depuis longtemps et il est inutile de nous le lire, il y en a assez d'amuser la galerie!"

Ensuite, après ces paroles, il y a eu une succession d'orateurs qui ont fait des interventions contre lui et ont entrepris de lui rappeler les sanctions auxquelles il en avait tant rajouté. Et, à la fin, tous lui ont dit d'une seule voix: "A bas le vieux bureaucrate, à bas!"
II a alors demandé: « Petits frères permettez-moi de partir!" On lui a accordé le passage et, derrière lui, tout le monde criait: "A bas!" Et il est reparti à cheval.

Les délégués ont dit ensuite: "Retournez à vos locaux de cantonnement et n'oubliez pas de chanter et que l'orchestre joue le nouvel hymne: Peuple debout, soulève-toi! et la marche funèbre: Vous êtes tombés pour la patrie. »

« Le journal de Stéphane Ivanovitch Gavrilenko » Editions Privat.(pages 142 à 147, extraits)



Le soviet de la courtine


A La Courtine s’est déroulé, en 1917, un événement longtemps occulté : la mutinerie de plus de dix mille soldats russes réprimée par l’État-major français.
La France a largement cherché à étouffer cette affaire en tentant de la réduire à un problème strictement russe.

Devant la dégradation de la situation, le commandement militaire français s’inquiète de la possible contagion des idées révolutionnaires sur les soldats des armées françaises, dont bon nombre sont en rébellion larvée. Il décide de les isoler : les 16 000 soldats, 300 officiers et leurs 1 700 chevaux sont déplacés loin du front au camp de La Courtine dans la Creuse, en juillet 1917.  Ce camp de manœuvres a abrité, au début de la guerre, les civils étrangers évacués de Paris et soupçonnés de sympathies avec l'Allemagne, puis ce sont des prisonniers prussiens qu'on y a enfermés.L'état-major leur laisse leurs armements et munitions, y compris les mitrailleuses.

La première Brigade arrive fin juin à La Courtine, et la deuxième le 5 juillet. Pour rallier cette dernière à sa cause, la première brigade organise une grande réunion dans la nuit du 5 au 6 juillet. Avec des mots rageurs et passionnés, ils appellent leurs camarades à la désertion pour ne plus combattre en France et rentrer auprès des leurs. Les rebelles se baptisent “Courtintzi”.


Cependant, la seconde brigade hésite à les rejoindre ; tous ne sont pas encore acquis à la cause révolutionnaire et ont sûrement peur des représailles. Leurs supérieurs agiront à temps pour éviter un ralliement massif : le 8 juillet, le Général Commandant du Corps Expéditionnaire Russe, craignant une mutinerie généralisée, décide de quitter le camp en compagnie de tous les officiers supérieurs et de dix mille hommes. Dix mille soldats « rebelles » restent donc seuls dans le camp. Pour la première fois, ils choisissent eux-mêmes leurs chefs et élisent un soviet.

Il fut décidé, en haut lieu, de cacher ces débris loin des yeux des combattants, d’interner les brigades russes au camp de la Courtine.
Je suis désigné comme médecin chef de l’hôpital qui devait fonctionner dans ce camp. Je quitte sans regrets la Champagne et me voici à Limoges. Je suis reçu par le vieux général Comby, commandant de la place. Il est bien différent d’un Russe : en cinq minutes, tout est réglé.
À la Courtine ce n’est plus le squelette crayeux qui affleure la terre, mais le granit imperméable du plateau de Millevaches : on ne voit partout que flaques d’eau, marécages, sombres boqueteaux.
La Courtine a été évacuée de ses prisonniers allemands ; par une dernière courtoisie envers Kerensky, on a arraché les fils de fer barbelés pour donner quand même aux Russes l’illusion de la liberté. Le camp, du reste, est du dernier confort ; les casernes sont en pierre, le mess des officiers, un palais. Ces pauvres officiers s’y rendent en rasant les murs : adieu les joyeuses beuveries, adieu les bombements de poitrines, la gaie résonance des éperons : pour un peu, ils enlèveraient les insignes de leur grade.
(...) Cependant, en face des casernes, se tiennent journellement des assemblées de soldats. Tour à tour, les orateurs montent sur une table et parlent. Le Russe est bon discoureur mais discoureur prolixe et toujours enflammé. Pour lors, la grande question qui s’agite est celle de l’« argent du vin ». L’intendance avait calculé l’allocation journalière du soldat sur la quote française où figurait le prix de la ration de pinard. Or ce pinard n’avait jamais été distribué, le Russe ne buvant pas de vin, et l’argent avait été employé, comme boni, aux orgies collectives des officiers et à leurs coûteuses invitations.
— Ce que nous voulons, clame l’orateur, c’est leur faire cracher, à ces salopards, le prix du vin. Quoi ? On se serrait le ventre, pendant qu’ils se soûlaient ! Ils doivent maintenant dégorger le prix du vin. Camarades, exigez qu’on nous rende l’argent du vin.
— Oui, oui, l’argent du vin, l’argent du vin ! clame la foule.
Le commandement russe dut accéder à ces exigences ; la grosse somme que représentait le prix du vin est allouée, dûment partagée entre les soldats et c’est maintenant à la troupe de la transmuer en alcool dans les bistrots des villages environnants.




Dr Weber Bauler, Échos d’une vie. De Russie en Occident, La Baconnière, 1943, p. 255-257.





Tract N° 1 diffusé par les soldats Russes le 22 juin 1917.

"Dès notre arrivée en France il y a un an et demi des bruits couraient que nous avions été achetés pour des munitions. Ces bruits se multipliaient de plus en plus et enfin on considérait le soldat Russe pas comme un homme, mais comme un objet. Les blessés, les malades on les traitaient d'une manière révoltante et de plus on leur appliquait une discipline de prison. Cela ne peut pas être autrement: le malade, le blessé cet homme incapable pour le service en d'autres termes un objet inutile. Donc, avec un objet inutile, il ne faut pas et ce n'est pas reçu de faire des façons.
Nous, soldats bien portants, pour le moment nous sommes objets utiles ayant son prix qu'on appelle la capacité pour le combat. Mais au premier combat, une partie de nous perdra ce prix, on les blessera et cette partie donc suivra le sort déplorable des objets inutiles jetés dans les hopitaux. Chacun de nous attend ici une telle possibilité, mais chacun de nous veut l'éviter. La seule ressource pour cela: c'est de s'unifier et catégoriquement refuser d'aller sur le front français. Et nous, nous sommes décidés à cela. Aucune assurance des chefs, des nôtres et ceux des français, nous forceront de renoncer à cette décision. Pendant plus de 2 mois on nous répète que la situation des blessés s'est améliorée, et, pourtant, on ne voit pas de résultat. Au contraire, dans les dizaines de lettres que nous recevons chaque jour des hopitaux on n'entend qu'une lamentation continue de la situation sans issue. Des blessés qui rentrent approuvent unanimement cela. La notre situation avant le coup d'Etat était pénible, c'est qu'après lui elle s'est encore empirée. Le laborieux peuple Russe témoigne une grande pression au profit de la paix. Mais cela n'est pas du gout de la France bourgeoise; sachez que pour elle, la guerre est avantageuse, elle lui apporte des intérêts. Voilà pourquoi, la majorité des français se trouvant sous l'influence de sa bourgeoisie, se montre pour nous au plus haut degré méfiante nous insulte et nous humilie.
Enfin irrésistiblement nous sommes attirés vers la Russie; l'amour du pays natal, vers les parents et vers ceux qui nous sont chers. Que nous puissions encore une fois embrasser notre femme, caresser nos enfants, voir les chers visages de nos parents avant la mort. Voilà de quoi sont altérés nos coeurs.
Le dur militarisme n'a pas étouffé ces sentiments. Non ces sentiments s'enflamment de plus en plus et rien qui ne nous donne satisfaction alors nous ferons voir notre force pour poursuivre le combat.
Donc encore une fois, nous prions, nous exigeons et nous insistons qu'on nous renvoie en Russie. Envoyez nous là, d'où nous avons été chassés par la volonté de Nicolas le sanglant. La bas en Russie, nous saurons être et nous serons du côté de la liberté, du côté du peuple laborieux et orphelin.
Là, c'est avec la plus grande des joies que nous livrerons notre vie pour le grand et libre peuple Russe.
Sauf tout ce que nous avons dit, nous avons résolu de ne pas aller à l'exercice ici en france. Qu'on appelle ce pas illégal, criminel, nous n'avons pas d'autres moyens de nous faire entendre. Nous connaissons le prix de toutes ces promesses; nous savons que sans pression elles resteront mortes et non raisonnantes."



Au cours du mois de juillet sont dépêchés à La Courtine des émissaires du Gouvernement provisoire ; le désarmement et l’obéissance aux officiers comme préalables au rapatriement restent inacceptables pour les mutins et leurs délégués, parmi lesquels Baltaïs, leur chef que l’on voit sur la photo ci-contre (troisième homme en partant de la gauche). Menés par des sous-officiers, Afanasie Globa et Baltaïs, les soldats prennent le pouvoir et gèrent les affaires du camp. Baltaïs négocie sans résultat avec les émissaires de Kerenski leur retour en Russie. .


Pour Léon Trotski, qui cite cet épisode dans son Histoire de la révolution russe, c'est aussi une tentative du gouvernement Kérensky, alors allié au général Kornilov et au Grand QG de l’armée russe, juste avant la tentative de soulèvement de Kornilov en août 1917 d’expérimenter de nouvelles méthodes pour remettre au pas les soldats russes échappant à son contrôle sur tous les fronts.
« Pendant ce temps, bien au-delà des frontières du pays, sur le territoire français, on procéda à l’échelle d’un laboratoire à une tentative de « résurrection » des troupes russes, en dehors de la portée des bolcheviques (…). » 
Quoi de plus logique en effet puisque le gouvernement Kerensky est issu d'un coup d'état militaire, et que, par souci de se maintenir en place par ses alliances, Kerensky, favorable à la poursuite de la guerre à outrance, a rappelé toutes les troupes russes (de Russie) dispersées par la première révolution, à rejoindre leurs unités, sous peine de représailles drastiques.

Pour le Gouvernement provisoire, comme pour l’état-major français, il convient de mater ces hommes. Puisque les négociations n’aboutissent pas, il ne sera plus question que de menaces. Ainsi, le 30 juillet, le général Zankeievitch lance un premier ultimatum, conduisant à la reddition de 800 hommes ainsi qu’à l’arrestation des membres du comité, dont Baltaïs.

Les sommations adressées aux mutins, se succèdent , mais les demandes de désarmement restent lettre morte et munitions, restent lettre morte. La dernière, expirant le 3 août, n'a amené qu'environ 1 500 hommes à sortir du camp, par petits paquets et en trompant la surveillance des sentinelles mises en place par le soviet du camp. Le général Zankeievitch constatant l'échec de son ultimatum, renvoie les 1 500 transfuges avec quelques officiers au camp de La Courtine, leur donnant l'ordre de revenir le lendemain avec leurs armes.
Après Baltaïs, c’est un Ukrainien, Afanasie Globa, parlant correctement le français,qui devient président du Soviet du camp ; refusant de déposer les armes il est suivi par la majorité.

Pendant les négociations, les soldats aident la population dans ses travaux agricoles. Et comme le soviet prisonnier de La Courtine condamne sans équivoque un certain nombre de leurs camarades, qui ont apparemment accepté d’exécuter des travaux particuliers en échange d’un salaire, nombre d'entre eux se mettent gratuitement au service des habitants.



 

Photo de la mascotte des russes, l'ours Mishka, (il termina sa vie dans un zoo parisien, à partir de l'année 1920.)



Tract N° 2 diffusé par les soldats Russes

Camarades !
Refusez catégoriquement tout travail particulier et également d'aller au front. On nous trompe en nous disant qu'il n'y a pas de vaisseaux. Ce sont des mensonges ! Ils ne veulent pas nous renvoyer en Russie au secours de nos pères et de nos frères !
Le commandement s'efforce de nous employer de diverses manières et même de nous envoyer au front pour défendre la Bourgeoisie française.
Camarades ! sachez que l'heure est proche de notre retour tant attendu en Russie.

Tous en Russie! Hurrah ! A bas les tyrans ! 



Sur place, les inspecteurs de police français et leurs espions bombardent le gouvernement de rapports alarmistes : les russes terrorisent la population, dévalisent les parfumeries pour boire l'eau de Cologne, violent les femmes seules.


Plus effrayé par l’influence des russes sur la population locale que par les allégations mensongères des agents de la sûreté, l’État-major français envoie début août trois mille soldats français encercler le camp. Les consignes sont strictes : utiliser la force en cas d’insubordination. Les russes blancs sont alors fortement armés par les français. C'est eux qui doivent liquider la rébellion, les français se contentant de les "conseiller".

L’état-major français décide d'acheminer dans la nuit du 3 août au 4 août 9 compagnies d'infanterie, 4 sections de mitrailleuses, 3 d'artillerie de 75 et 3 pelotons de cavalerie pour organiser un blocus du camp de La Courtine. Les consignes sont strictes : utiliser la force pour réduire la rébellion. Une compagnie d'artilleurs russes est également envoyée sur place. Les interventions du commissaire militaire du Gouvernement provisoire soviétique Isidore Rapp demeurent sans effets. Le 5 août, sous le commandement de camarades, les mutins manœuvrent pendant 2 heures. Le 10 août, 15 trains emmènent la 3è brigade, loyaliste, au camp du Courneau près de Bordeaux, car il n'est pas question de les ramener au fronts. À la mi-août, une solution semble se dégager. Une brigade d'artillerie russe, forte d'environ 1 500 hommes destinée à l'armée d'Orient, sous le commandement du général Belaiev, et composée d'éléments fidèles est de passage en France. Ces forces renforcées par 2 000 hommes sélectionnés au sein de la 3è brigade, sont chargées de rétablir l'ordre. Cette force d'intervention se concentre d'abord à Aubusson et à partir du 4 septembre, au Mas-d'Artige.

Si les rations de viande à destination des mutins du camp de La Courtine sont réduites dès le 26 août, ils bénéficient d’un « répit » de près de trois semaines avant que les livraisons de vivre ne cessent complètement 

De leur côté, les Français, sous le commandement du général Brezet complètent leur dispositif sous l'autorité du général Comby, commandant de la région militaire. Les troupes françaises composées presque exclusivement de soldats de la classe 1918 comprennent des compagnies des 33è, 43è, 50è, 73è, 78è, 84è, 100è, 108è, 110è, 126è, 127è et 165è régiments d'infanterie. Le 12 septembre, la population civile est évacuée de la périphérie du camp et des tranchées, renforcées de barbelés, creusées aux points stratégiques. Au vu de ces préparatifs, les mutins creusent également des emplacements de combat et disposent leur armement, mitrailleuses, canons de 37 et mortiers de tranchées.

Le 14 septembre, le Général Commandant du Corps Expéditionnaire russe donne 48 heures aux mutins pour se rendre. Mais, le 16 septembre, aucun mutin ne s’y résout. Le 16 septembre, vers 10 heures le premier coup de canon retentit. Les mutins, répondent en jouant la Marseillaise et la Marche funèbre de Chopin. À 14 heures, le premier obus à shrapnels éclate près des musiciens. Stupéfaits, les mutins se protègent dans les casernes. Le canon tonne seulement toutes les heures, pour laisser aux rebelles le temps de relever leurs blessés et de se rendre. Le tir dure jusqu'à 20 heures, mais aucune reddition n'intervient, à l'exception de quelques hommes qui s'enfuient sous les tirs de leurs ex-camarades. Le lendemain à 10 heures, les coups de canons, plus rapides, reprennent. À 14 heures la véritable reddition commence. Jusqu'au soir ce sont plus de 7 500 hommes qui se rendent à l'église de La Courtine, sans armes et en agitant des drapeaux blancs. Les mutins ont jusque-là trois tués et 36 blessés. Il reste toutefois les irréductibles, environ 500 hommes. Le , soutenus par l'artillerie, les troupes russes loyalistes investissent le camp ; mitrailleuses et fusils crépitent. Une dizaine de soldats est tuée et un certain nombre réussit à s'échapper, d'autres continuent à résister. Parmi les derniers résistants, des musiciens jouent la Marseillaise, hymne de la Russie depuis la révolution de Février, et la Marche funèbre de Chopin.

La Courtine, matin du 19 septembre

Huit cents coups de canon ont été tirés pendant les opérations, soit au cours des trois jours et trois nuits, une moyenne d’un coup toutes les cinq minutes.
Le 19 septembre vers 10 heures, les derniers mutins, une cinquantaine dont Afanasie Globa, se rendent.

Arrestation de Globa


Le bilan officiel est de 9 morts chez les mutins. Le bilan officieux, établi par différents historiens, fait lui état d’au moins une centaine de morts et de blessés. Il est très sous-estimé (Barbusse parle de 3000). 81 meneurs seront incarcérés à l’Île d’Aix. Après la répression, il restera à La Courtine 7 500 soldats russes ne jouissant d’aucune liberté, et les comités seront dissous. Le 19 décembre, les derniers soldats russes quittent la Creuse pour les camps de travail, à l’exception de 28 hommes qui restent dans la région, et parfois s’y fixeront. A peine 400 officiers blancs et soldats continuèrent à se battre à côté des armées françaises, 12 000 deviendront des travailleurs au service des armées française et 5 000 seront déportés en Algérie dans des camps. « Libérés » sous réserve de travail forcé, ce n’est qu’en 1919 que ceux qui le désirent pourront rentrer chez eux en échange de prisonniers français.


 
soldats russes en camp de travail

Les tirs d'artillerie évitant les bâtiments, aucun n'est endommagé. D'autres bilans recensent 600 hommes qui disparaissent de toutes les listes par la suite.
Le , un premier détachement américain s'installe dans le camp remis en état, mais encore marqué d'impacts de balles et de shrapnells.

Henri Barbusse, Faits divers, Flammarion, 1928, p. 91-92.
C’est le poème épique de la conscience et de la volonté. Sa grondante image silencieuse me hante depuis que j’ai fraternisé avec quelques-uns de ceux qui l’ont fait vivre, et n’en sont pas morts.
(...) Un grand meeting de gens en uniforme. C’est le meeting des condamnés à mort. Il a commencé à huit heures du matin ; il finira à dix heures. Cette heure-là, ce n’est pas le règlement qui l’édicte, mais la fatalité. Il finira à dix heures. La foule des soldats est hérissée de drapeaux rouges. Lorsqu’ils sont venus en cortège au lieu de réunion, ces drapeaux qu’ils tenaient, poussaient leur foule comme des voiles. Les orateurs crient en plein air et finissent tous leurs discours de la même façon : « Nous voulons retourner en Russie, et cela seulement. ». « Nous voulons aller dans la révolution ! ». Un autre dit : « Nous sommes ici onze mille. ». Un homme doucereux insinue : « Il vaudrait mieux céder et se rendre. ». Tous ont une seule voix pour crier : « Non ! ». La voix de tous ajoute : « Nous mourrons sous le drapeau rouge. ». Ils chantent la Marseillaise et l’Internationale. A dix heures moins cinq, le meeting cesse. La musique joue une marche funèbre. Il y a, à l’horizon, un grondement sifflant, puis un volcan éclate parmi les hommes, sur la terre. Deux musiciens sont tués et s’écroulent. Les autres, à côté des vides, continuent à jouer. On voit tomber des formes humaines dans la fumée, et gesticuler des agonies. Des éclairs et des tonnerres arrivent de tous les points du ciel.
Ce champ de massacre est en France, dans la Creuse. Ces hommes sont des soldats russes. Leurs ennemis, leurs vainqueurs, ce sont des soldats russes et des soldats français.(...)
Passons rapidement sur le fourmillement des comparses : espions, délateurs, agents, qui tirent chacun leur ficelle et machinent chacun leur intrigue dans cette histoire. Les soldats de La Courtine sont comme un carré acculé et assiégé sur le champ de bataille, et qui ne veut pas se rendre. On leur dit : « Vous trahissez l’honneur militaire. ». Ils répondent : « Nous sauvons la dignité humaine. ». On leur dit : « Vous nous avez trompés. Vous êtes des traîtres. ». Ils répondent : « On nous a trompés. Nous sommes les pantins d’un mensonge. »(...)
Si on domine le camp de La Courtine, par exemple en avion, on voit, en ce temps-là, l’encerclement qui se resserre sous le commandement suprême du général Beliaev. Premier cercle : trois bataillons, trois compagnies de mitrailleuses et quatre batteries — tout cela : troupes russes et canons français. Deuxième cercle : troupes françaises : 19è, 78è, 82è et 105è régiments de ligne, cavalerie et artillerie. Le 14 septembre, sort un dernier ultimatum du général Beliaev. Il est repoussé. On évacue la population civile du village de La Courtine autour duquel s’amasse l’orage réfléchi, le cataclysme organisé.
C’est ici que se place le meeting des condamnés à mort que j’ai arraché à l’ensemble pour le montrer tout d’abord... Puis, le bombardement commence, deux musiciens écrasés, huit hommes. L’ennemi a creusé des tranchées tout autour de La Courtine. On attaque méthodiquement ces onze mille hommes qui n’ont pas les moyens de se défendre, qui ont fait le deuil de leur vie, non de leur idéal. Cela dure cinq jours avec toutes les horreurs de la guerre, y compris les assassinats individuels commis par les officiers sans aucun autre mobile que la fureur et le sadisme, et y compris le pillage. Les derniers soldats sont pris à la baïonnette. Plusieurs centaines furent tués, plus encore blessés, huit cents disparurent. Sur onze mille, il en reste un peu plus de huit mille. On ne peut pas savoir exactement le nombre des tués parce qu’on les a enterrés la nuit, clandestinement, et qu’on a fait disparaître la trace des tombes. Aujourd’hui encore, on ne sait pas si on marche dessus.
On a entassé des cargaisons de survivants dans ces cachots obscurs, malsains et puants que sont les cales de transports, pour les expédier en Afrique.

Finalement, l’histoire aura laissé une ironie dans ces terribles événements : venu jusqu’en Russie tsariste chercher des hommes à envoyer se faire massacrer en silence pour la cause impérialiste, le gouvernement français s’est trouvé avoir ramené sur son territoire des citoyens enthousiastes de la Russie révolutionnaire. De leur côté, Kerenski et son gouvernement ont payé leur lâcheté au prix fort. Quelques mois après avoir refusé le rapatriement aux mutins, le gouvernement de Kerenski s’est fait balayer par la nouvelle vague insurrectionnelle qui porta au pouvoir les soviets des travailleurs, soldats et paysans russes.


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sur l'affaire Buttard-Aubert 1917


 

Aline Hennechell obtiendra un non lieu quoique Ferrandi la désigne comme l’instigatrice du crime et soutient qu’elle aurait fait le guet le jour du crime. Il sous-entend aussi, sans pouvoir le nommer ni citer ses sources « dans le milieu des filles et des souteneurs » qu’il aurait identifié un complice. Le 9 mai 1917, le même Ferrandi écrit au juge d’instruction Montpellier : « par la présente je vous fais savoir ce que je sait par l’entremise d’une fille soumise Micheline épouse Rody, laquelle s’est rencontrée à la prison des Présentines à Marseille avec la fille Aline Hennichel (sic). Et voilà comment qu’elle me la racontée le 28 février : « c’est moi qui ai conseillé à mon amant Basile-Théodule Buttard de supprimée Alice Aubert parce que j’avais apprit de droite et de gauche que Aline Aubert n’ayant pas d’amant à Montpellier, elle devait avoir la forte somme sur elle. J’ai encouragé mon amant de la sorte en lui faisant entrevoir qu’avec la dite somme cella lui permettrait de déserter et en même temps avec les effets d’Alice Haubert, à moi ça m’aurait permit après avoir passée la frontière de gagnée beaucoup d’argent. Mon amant lequel était désigné pour le premier convois de Salonique vint en plein dans mes idées mais il a voulu s’abjoindre un complice. Le crime étant prémédité nous avons tous les trois calculé le jour. Au jour fixé, mon amant a raccroché la fille Alice Aubert dans la rue de la Loge et a discuté le prix de la nuit qu’il devait passer avec elle… Théodule Buttard est monté dans la chambre. Moi est le militaire nous faisions le guet dans ladite rue. Cinq minutes après que mon amant était monté avec Alice Aubert il est venu nous avertir que le crime était consommé le militaire qui me tenait compagnie et monté avec Buttard ils ont faits plusieurs ballots qu’ils ont transporter chez moi, et qu’ils on vendus a vils prix dès le lendemain... » Il manque encore un complice que vous trouverez facilement. »
Mais devant le commissaire de police Schellino Micheline déclare : « La lettre de Ferrandi que vous me montrez est un tissu d’inventions de sa part, car tout ce que je lui ai dit c’est que la fille Hennechel ne m’avait jamais adressé la parole durant les quatre jours que j’ai passés à la prison où elle était également détenue ». Néanmoins elle finit par admettre qu’elle a rapporté les détails tels qu’elle les avait entendus raconter par les autres femmes détenues aux Présentines.
Que cette version soit ou non conforme à la réalité, il apparaît à travers la correspondance expédiée par Buttard durant son voyage et à Salonique que Buttard prétendait être véritablement amoureux d’Aline Hennechell, à qui il fait miroiter des promesses de mariage et demande à mots couverts si elle est enceinte de ses œuvres, expliquant ainsi quelques phrases mystérieuses de ces échanges épistolaires. Aline Hennechell dément. Ce serait pourtant avec elle qu’il apparaît sur les photos marseillaises trouvées sur lui lors de son arrestation.

Curieusement lors de son premier interrogatoire, Buttard affirme catégoriquement avoir révélé à Aline que les objets qu’il lui avait donnés provenaient d’une femme assassinée : « Elle ne m’a fait aucune réflexion, elle m’a simplement demandé « Ça ne risque rien » Je lui ai répondu « Je ne pense pas » Elle dément avec force. Il la charge également en prétendant que c’est à son initiative à elle que les objets ont été vendus ou gagés, ce qui paraît ne pas cadrer avec ses protestations d’amour. L’interrogateur note : « Les deux inculpés s’interpellent et s’adressant l’un à l’autre s’écrient : « Dis la vérité ». »

Le 25 mars Jeanne Grégoire (pour se dédouaner?) remet à la police de Montpellier une carte postale datée du 12 février, qu’elle dit n’avoir reçu que la veille, l’enveloppe ayant été dirigée sur la Grèce. Elle s’interroge sur l’identité de l’expéditrice, dont elle ignore que le nom d’emprunt Renée Boucher correspond à celui d’un amant de longue date d’Aline  (Jean Bouche):

« Chère Janette, je profite pour tenvoyer ces deux mos pour te dire que je suis en bonne santée et que je suis arrivée à bon Port je pense que Tois aussie que ma carte te trouve en bonne santée, maintenant que Tue à des lettres pour mois tache moyen de me les envoyer care surement Tue dois en navoué. Fais mois les parvenir le plutot Possible. Tache moyen de ne Pas montrais la carte à Personne Surtout à Marie Tue mais écrira sous mon nom de femme Renée boucher n°10 rue bouterie Bar Joyeux Marsseille ».

Parmi les autre photographies trouvées sur Buttard « Celui qui est coiffé du béret est celui qui a été désigné sous le nom de Louis. Il a couché avec Grégoire Jeanne » [-sauf que Jeanne ne reconnaît pas le soldat représenté sur cette photographie]. Louis Nicolle est-il le fantôme du prétendu soldat Caillou qui n’existe pas ? Aline prétend lors de l’un de ses premiers interrogatoires avoir passé la nuit avec Buttard et un autre soldat, et que les deux s’interpellaient en s’appelant l’un et l’autre « Lulu ».

Mais, comme on l’a vu Nicolle était alors l’amant de Jeanne Grégoire, et l’entremetteur qui aurait présenté Aline à Buttard ? Nicolle ne confirme pas cette version de la rencontre.
« Je suis embauché depuis le 5 janvier 1917 à Castries comme ouvrier agricole… Le lundi 5 février je suis venu à Montpellier par le dernier train du soir. J’étais attendu par grégoire jeanne que je connaissais depuis plusieurs mois. Le train avait du retard et je ne suis arrivé rue Diderot que vers 11h du soir. Je m’étais engagé dans l’escalier lorsque j’ai vu devant moi la femme Hennechel Aline qui entrait dans sa chmabre suivie de deux soldats du 2è génie.. Elle paraissait légèrement ivre. En entendant mes pas, elle a dit « Qui est-là ? » J’ai répondu « Ça ne te regarde pas ». « C’est toi léon ? »m’a-t-elle répliqué -Oui – Jeanne est dans sa chambre, elle est malade. » Au bout d’un moment Aline est venue nous rejoindre. Elle fumait une cigarette. Je n’ai vu aucun des deux soldats qui l’avaient accompagnée chez elle mais je sais qu’ils ont couché tous les deux avec elle car pendant le cours de la nuit ils n’ont pas cessé de causer. Le lendemain matin, 6 février, Aline nous a raconté que le second soldat n’avait pas voulu quitter son camarade, celui dont vous me montre la photographie et que vous me dittes s’appeler Buttard. L’ami de Buttard était resté de peur d’être surpris au moment où il serait rentré à la caserne. Je n’ai pas vu ce soldat qui est parti le mardi matin 6 février de très bonne heure. Je ne puis vous fournir ni son nom, ni son signalement. Aline vint dans la chambre de Jeanne Grégoire pour nous montrer deux fourrures… Elle nous raconta qu’elle tenait tout cela de Buttard qui l’avait enlevé à une maîtresse qui l’avait abandonné… Les deux femmes s’en allèrent en me disant que si Buttard venait il fallait le faire attendre. Buttard ne tarda pas à paraître. Nous nous mîmes à causer. Il était sur le point de s’embarquer pour Salonique. Je possédais un brassard de la Croix-Rouge que j’avais ramassé sur un champ de bataille du front. J’en fis cadeau à Buttard. « Il pourra te servir peut-être si tu es fait prisonnier, on croira que tu fais partie d’une formation sanitaire et tu pourras être rapatrié. » Buttard prit le brassard. « Tu te mets bien, ajoutai-je en riant, tu as des maîtresses qui ont des bottines en cuir jaune remontant jusqu’au mollet. » Buttard […] me montra une petite clé en me disant que c’était celle de la porte de sa propre chambre.
Nous allâmes au restaurant Paparel où déjeunaient les deux femmes. Nous bûmes un champoreau que que Buttard voulut payer pour répondre à la gracieuseté que je lui avais faite en lui faisant cadeau du brassard. Nous causions de choses et d’autres et un certain moment il me dit « On s’apercevra bientôt qu’une femme a été tuée » Je pris cette confidence comme une plaisanterie. Il ajouta « C’est moi qui ait fait le coup » - Tu n’es pas fou, m’écriais-je. Si je m’étais douté qu’il disait la vérité je l’aurai fait immédiatement arrêté. Il possédait un énorme couteau à cran d’arrêt. A quel moment a-t-il montré ce couteau ? Je ne puis vous le dire. En quittant le restaurant Paparel nous sommes entrés dans un café situé rue Diderot. J’ai offert des champoreaux et Buttard a payé les verres de rhum. Les femmes sont allées chercher la fourrure blanche qu’elles avaient pliée dans une serviette. Buttard est parti avec sa maîtresse Aline pour vendre cette fourrure. Depuis ce moment-là je n’ai plus revu Buttard car j’ai quitté Montpellier ce même jour mardi 6 février pour rentrer à Castries par le train de six heures du soir. »

Jeanne Grégoire, la co-locataire d’Aline, occupant la chambre voisine, puisque les deux femmes se parlaient à travers la cloison, ne serait-elle pas plus impliquée dans toute cette affaire qu’elle a bien voulu l’avouer ? Que savait-elle qui l’ait mis à l’abri des révélations des deux autres ? Et Nicolle pourrait-il être le complice évoqué par Ferrandi ? On croit comprendre qu’après son aveux du crime, Buttard aurait été conseillé afin de ne pas se rendre mais tirer profit du crime. « Le prétendu René a été vu plusieurs fois en compagnie d’un caporal du 2è Génie, coiffé d’un béret de chasseur alpin qui se disait originaire de Paris et qui répondait au prénom de Louis » (rapport de police primitif alors que Buttard, alias René n’était pas encore formellement identifié). Certes le numéro de régiment ne colle pas, mais comme disait Aline « C’est vraiment la bande à Lulu ! » Nicolle n’était plus militaire au moment des faits, le conseil de guerre ne s’est donc pas occupé de son cas au-delà de son premier témoignage. La justice militaire ne recherche pas la vérité, elle cherche un coupable.

« L’autre était surnommé « Le Barou ». Il est venu au restaurant avec nous le mercredi soir 6 février… Ce prétendu Barou connaît le soldat qui m’a remis les bottines en cuir noir. »
Buttard : « J’ai été arrêté par la gendarmerie le 2 mars 1917, près de Monastir où j’étais arrivé le 26 février à la Cie du capitaine Chas, je crois. »
Captaine Chas : « Je ne peux donner aucun renseignement sur le sapeur Buttard ; ce dernier n’étant arrivé en refort à la compagnie qu’à la date du 26 février 1917. Ce sapeur était en traitement pour blennorragie. »

 
Dans deux lettres postérieures au procès, Buttard confesse son crime. Il est -« ma leureuse mant »- quasi impossible d’en comprendre les détails, tant l’orthographe phonétique est impénétrable :

9 août : « Le présidans due conselle de guerre vautrer avait loubigans de Beouner qu cette moie qui et comis le crime douberre Alisse par un momente de colair qu’elle me disse une movaise paraul. Ma leureuse mant Je lais fraper en paines proitine sante le vouloire...Par un mouvement trais viffe et voue dirai qu’elle et morte dans mais bras. Ou sitau je voulais Me Rentr à la poulisse pour desclarer se qui vnait de ma River mais j’ai Ecouter les conseille de siest camarade qui se trouver à la casasairnes et eu qui il mons desffamdue de me Rentre

S’est duprer le nomes cuens qu’an dis [?] qui lais introuvable Se pendans se trouve trais bien à salonique et s’est trais bien lui qui ma tanter à feir se qu je aie fes. Mon colonaile comme je me suit à vouer en fient pus confaisant je me paairmer de lai vouer à vous même. Messieur je me mais à vous Graces de vouloir Bien Mai cinder de vanger mae famille qui souffre tomer Pour la Partrie. »
11 août : « Monsieur le Praisidant, j’ai eu louneur de voue fair savoire que cetter moie qui à comis le crime… Je voues dirai que que j’aie Eter pouser à fair se crime... Je vous dira qu’a lines Hermchelle dois savoire pour coi qu’elle àvolus faire Tuer s’cette fammes et le nomer caien qui lais Un trouvable, elle doie trais Bien savoire sont nôm dur jour que sa Etee fais… et je voue dirai qu’il voulais me maitre dans La misairre… qu’il y avait une hommes qui fais le voyage de cette à Montepellier qu’il voulais ete et à marcelle au sei mais je n’est pas cansontie de se la. Je lui dies qu’il ne falais pas me prandre pour un bandit et je lai laisser tomber et je me suit randue dans mon cantonnement… Je vous dirai 

que se

                                                                                           il à Eter avaique moi à salonique… et il voulais me fair des sairter à tous bous de cham, je lui dit si Tus veus des sairter fais commes Tus vautras Mais mois je ne fias se là... »
Buttard invente-t-il de nouveau ou s’est-il rendu compte de la présence d’un deuxième homme qui aurait été le véritable amant de cœur de sa maîtresse. Auquel des deux (ou bien à chacun puisque la mère maquerelle chez qui elle s’était réfugiée après leur départ et chez qui elle a été arrêtée, affirme avoir vu deux talons de mandats) Aline Hennechel aurait-elle envoyé à destination de la Grèce des sommes dépassant les cent francs ?

    

les mutins par eux-mêmes 1917

in G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française, coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968
 
Une lettre citée par le rapport du 30 mai 1917 de la Section de renseignements aux Armées :
« Je te dirais qu’en ce moment tous les combattants en ont marre de l’existence. Il y en a beaucoup qui désertent – 10 à ma compagnie qui ont mis les bouts de bois dans la crainte d’aller à l’attaque. Je crois qu’on va faire comme chez les Russes, personne ne voudra plus marcher. Il est vrai que ce n’est plus une vie d’aller se faire trouer la peau pour gagner une tranchée ou deux, et ne rien gagner. »

Lettre d’un soldat (1917), retenue par le contrôle postal :
« Tous les soldats crient : « A bas la guerre ! » et refusent de prendre les lignes. J’espère que tous en feront autant et que nous finirons ce carnage depuis qu’il dure… A Soissons, ils ont tué deux gendarmes.
Nous n’avons rien à gagner à la continuation de la guerre. Ça a l’air de chauffer grave à Paris avec les grèves. Tant mieux. »

Lettre d’un soldat du 128e RI, Ve Armée :
« 24 mai [1917] Voici les faits. La journée s’était passée dans le plus grand calme, il y avait eu même moins d’abus sur le pinard que les jours précédents. Mais après un petit incident à la 11e Compagnie (assaut de boxe du lieutenant avec un poilu) juste au moment de la soupe, il fut décidé dans tout le 3e bataillon et le 2e bataillon aussi que personne ne monterait. Les officiers ayant eu vent de cette rumeur passèrent dans leurs compagnies à la soupe afin de sonder les poilus et les exhorter au calme et à monter quand même. Rien à faire : tout était décidé ; à 17 heures, heure du rassemblement, tous sortirent dans la rue en veste et calot, et entonnèrent l’Internationale. Les fusils mitrailleurs étaient braqués, prêts à tirer si une compagnie avait le malheur de monter. Commandant, colonel et général de Corps vinrent supplier les hommes. Ce dernier fut hué au cri de « A mort ». Vous voyez d’ici le tableau. »

Un tract datant de 1917, signé par des soldats appartenant à 10 régiments différents :
« Camarades, souvenez-vous de Craonne, Verdun, Somme, où nos frères sont restés. Camarades aux Armées ! Camarades ! Au nom de tous les camarades qui ont déjà signé pour obtenir la cessation des hostilités à la fin de juillet, nous venons vous prier de vous joindre à nous pour obtenir ce résultat et arrêter ce carnage, cette guerre qui a pour but premier d’enrichir le capitaliste et de détruire la classe ouvrière. Nous tiendrons les tranchées jusqu’à cette époque pour empêcher l’ennemi d’avancer. Passée cette date, nous déposerons les armes.
Transmettre aux RI dont vous avez l’adresse de leurs secteurs [sic].
Camarades, unissons-nous tous pour aboutir à rétablir la classe ouvrière.
Debout ! L’heure est sonnée. Debout ! »

 Caverne du Dragon

Trains de permissionnaires

André Loetz dans l'article qu'il consacre aux graffitis des trains de permissionnaires  analyse un corpus de 189 graffitis relevés du 19 juin au 15 juillet 1917 dans (ou plutôt sur, pour leur donner une visibilité supérieure) 45 trains, par "par les inspecteurs de la Compagnie des chemins de fer du Nord... précisant qu’ils ont fait effacer dès l’arrivée du train l’écrit séditieux.

Minutes du jugement en conseil de guerre 971, du 27 septembre 1917 :
Quand nous voyageons, nous nous saoulons, et nous ne nous occupons plus de rien. Les officiers et personne ne peuvent nous faire marcher. Je prends les officiers de ma compagnie pour des pères, et vous, je vous prends pour des chiens.
19 juin : « Vive l’Internationale ou la paix de suite », , « A bas les fliques, vive les midinettes et la grève » 
21 juin : « C’est épouvantable une guerre pareille, révoltons nous ; c’est le moment »  « Les officiers sont des assassins qui nous conduisent à la boucherie » « A bas la guerre et n’oubliez pas que c’est pour démolir le petit peuple » « Soldats, suivez l’exemple de la Russie »
26 juin : « On les aura, mais quand ? »
27 juin : « Nos chefs, on les aura », « Vive Guillaume ou Poincaré c’est la même chose »
28 juin :  « A mort Poincaré »
29 juin :  « Il nous faut la paix ou nous cassons la gueule à messieurs les capitalistes »
30 juin : « Guerre aux gendarmes, les boches après », « Les communiqués ne les croyez pas »  « Vivement les marmites sur Paris »
3 juillet :  « Ouvrier, fait toi tuer pour les gros et les embusqués »
4 juillet : « Quand j’étais petit, je gardais les vaches, maintenant c’est une qui me garde »  « Les Boches ne sont pas plus vaches que nous, ce sont les chefs qui le sont », et « Mort aux gendarmes », « qu’on les pende » « Au front les curés, à bas la calotte » « Vive l’anarchie » « L’État, je l’emmerde »
7 juillet :  « A bas les cognes, la police au front »
10 juillet : « Camarade poilu, tu n’oses lever les bras en l’air. Comme un bétail à l’abattoir et pourtant tu te laisses faire »
14 juillet :  « Vive la paix ou la Révolution le poilu en a marre »
15 juillet : « Vive les Boches ils ne sont pas si cons que nous ils ne s’en font pas »

Athos et les frères Bulmé : une affaire d'espionnage 1916-1917




 
Cour des expéditions de la Pharmacie Centrale aux Invalides
 
Dès l’âge de 10 ans, Sideney est inculpé de vol pour avoir soustrait de l’argent et une cisaille au patron chez lequel il était apprenti, et tentative de vol s’étant fait surprendre en flagrant délit par un autre particulier. En raison de son âge il est acquitté. Le 30 juin 1875, c’est son père lui-même qui vient solliciter du commissariat le placement de son fils en maison de correction jusqu’à sa majorité. A l’âge de 12 ans, il est à nouveau jugé pour s’être associé à une petite fille avec laquelle il a volé une partie du mobilier de sa mère. A 25 ans, on le retrouve, retour du Tonkin, détenu à Dijon pour filouterie d’aliments. Il paraît néanmoins, comme Fernand Bulmé avoir laissé un excellent souvenir à la plupart de ses employeurs. Mais pas à ses débiteurs :
Georges Naninck, bijoutier établi à Mexico avant la mobilisation (témoihnage 2 décembre 1916): « J’ai connu Athos à Mexico, il y a 8 ans environ, mais je ne l’ai jamais fréquenté car je n’aimais pas son genre crâneur. Il venait me barber parfois pendant une heure à mon atelier… Je sais, pour ma part, qu’il n’a jamais fait grand-chose. Il était professeur de culture physique et passaitpour être l’amant d’une femme riche, mère de ses deux élèves. Il y a trois ans, il m’a fait fabriquer une bague en or qu’il n’a jamais payée… Je ne l’ai jamais revu depuis son retour en France. »
Il semble que Fernand Bulmé et Athos soient devenus inséparables, toutes les anciennes connaissances à qui il rend visite en France, signalant l’avoir vu en sa compagnie.
Caporal Maurice Jacquemain (22è section C.O.A.) : « A Mexico Fernand Bulmé et sa femme ont habité la même maison que mes parents. Fernand Bulmé travaillait régulièrement mais ne jouissait pas d’une bonne réputation parce qu’il fréquentait assidûment un voyou nommé Caze, âgé de 28 ans, mal réputé et redouté de la colonie française. La femme Bulmé avait une conduite légère au su de toute la colonie ; c’est ce qu’on appelle une femme dévergondée et sa conduite a provoqué des scènes terribles entre elle et son mari qui parlait facilement de jouer du revolver ; du reste, elle était crainte en raison de sa mauvaise langue, déblatérant et salissant tout le monde. J’ai vu à Mexico les Bulmé et « Athos » se fréquenter et se rendre souvent au Club Allemand… Vers juin 1914, j’ai passé 15 jours chez mes parents à Mexico. Je n’y ai pas vu Paul Bulmé, frère du précédent, mais je sais qu’il y jouissait d’une réputation déplorable. Il ne se livrait à aucun travail sérieux ; souvent sans le sou on le voyait tout à coup dépenser sans compter. »


 
Paul Bulmé, photo de l’avis de recherche (Gazette criminelle)
 
Battier Etienne, 54 ans, chemisier : « J’ai connu Fernand Bulmé à la Toison d’Or, où il a été mon second coupeur… Je le sais coléreux et emballé comme son frère Paul que j’ai connu par lui accidentellement… « Ce qui m’a toujours déplus dans Fernand, c’est qu’en revenant du régiment il avait la haine des Officiers disant couramment : « Ce sont tous des vaches, des vieilles culottes de peau, des propres à rien, et autres propos antimilitaristes qui amenaient des altercations entre nous tant j’étais scandalisé. »
Est interrogé aussi, un 3è frère, le cadet, Félix, en froid avec sa mère et ses aînés pour des questions de rachats de part d’héritage de leur père, et qui paraît ne rien connaître de leurs activités, les deux autres l’ayant depuis son jeune âge surnommé « Père Conseil », et s’en tenant écarté pour ne pas avoir à l’informer de leurs affaires. « Saint-Cloud, le 23 septembre 1916 : maman, Tu ne veux pas tenir compte de ce que j’ai dit, je ne veux pas que tu m’écrives. Depuis longtemps, jai rompu avec la famille, tu le sais, et cependant tu insistes pour chercher un rapprochement. Inutile de vouloir persister, ma décision est irrévocable. Tu m’accuses réception de la somme de 22, 50 fr ; par la poste tu recevras comme de coutume cet envoi de quinzaine… Ton fils, Félix »
Lettre de Paul, le 24 juillet 1916 à Arcy-le Franc, à sa mère (saisie au Bureau de poste d’Argenteuil) : « Un petit mot pour te tranquilliser sur mon sort car il faut t’avouer aujourd’hui ce que tu sauras demain, ou peut-être le sais-tu déjà, je suis en ce moment en prévention de conseil de guerre pour désertion, j’ai été arrêté à la frontière espagnole. Tu auras la visite d’un gendarme pour savoir si j’ai bien passé une journée avec toi, tu pourras dire que oui ce qui est du reste, carans mon interrogatoire j’ai dis que j’avais été chez toi le soir de mon arrivé de permission, étais reparti le lendemain soir chez mon frère où j’ai passé une journée avec lui et suis ensuite reparti pour Marseille. (…) P.S. Je te fais envoyer en gare Paris Lyon mon sac de voyage, aussitôt que tu recevras avis de la Cie, tu le feras prendre par Fernand. »
Bellingue rené Samuel, 42 ans , représentant de commerce à Courbevoie (26 décembre 1916) : « J’ai passé à Mexico, il y a six ou sept ans, avec une troupe qui jouai des pièces. J’y suis resté deux ou trois mois. J’ai fait à ce moment la connaissance d’Athos qui s’est montré très aimable pour moi. Il paraissait avoir un pied sérieux dans la colonie française ; il était professeur de gymnastique dans un lycée subventionné par notre pays ; bref, j’avais gardé de lui un très bon souvenir et c’est ce qui vous explique que le rencontrant au début d’août 1916, à la terrasse du Café de Madrid à Paris, je n’ai vu aucun inconvénient à lui rendre service.
D : - Vous avez été bien imprudent cependant d’acheter aussi des thermomètres à un individu dont le métier n’était pas d’en vendre.
R : - Que voulez-vous, la guerre a bouleversé tant de situations net tant de gens, moi-même par exemple, ont été obligés de changer de métier, que je n’ai pas trouvé trop étrange qu’Athos m’apporte trois douzaines de thermomètres… Athos me les avait fait 15 fr la douzaine et j’ai accepté pour 12 frs… Je ne connais aucun Bulmé ».

De l’interrogatoire de M. Binet à Mostaganem, où Sideney est allé le visiter en janvier 1916, on apprend qu’il « dit n’avoir connu Sideney que comme artiste gymnaste et sous le nom d’ « Athos ». Celui-ci avait parcouru tout l’Amérique du Sud pendant une vingtaine d’année sans exercer d’autre profession que celle de gymnaste. » Binet était lui-même acrobate sous le pseudonyme de Bob jusqu’en 1903 et aurait rencontré Athos à Buenos-Aires, en tant que tel (A l’époque de l’information judiciaire, M. Binet « sujet doué d’une intelligence très cultivée » est depuis 18 mois tenancier de la maison de tolérance de la rue des Jardins à Mostaganem. (Il apparaît que Sydeney s’était finalement fait renvoyer des lieux par la femme de Binet, car, ayant noué des relations avec deux pensionnaires de l’endroit, il faisait baisser les bénéfices). C’est sans doute dans des activités proches du théâtre que Fernand Bulmé et Athos se sont rencontrés en 1909, la femme de Bulmé, Pauline, ayant brièvement présenté un numéro de cabaret où elle était « habillée de lumières », d’où peut-être sa réputation de femme légère. Chez M. Binet Athos continue d’entretenir son réseau de relations, et, quoique fortement intéressé par la révolution mexicaine en tant que partisan du général Caranza, poursuit une correspondance suivie avec le « Colonel, gouverneur militaire de Mexico, un de ses anciens élèves, qui lui a même écrit ici de se présenter au Consulat du Mexique à Paris, lequel sur le vu de cette lettre lui remettrait les fonds nécessaires pour son retour ».
Rapport de la P.J. le 18 octobre 1916 concernant Fernand : «  En mai 1916, le propriétaire ayant prié Bulmé de payer son loyer, ce dernier s’est mis en colère et lui a tenu des propos anarchiques, entre autres : « Je fais ke couillon pour 5 sous par jour, on aurait pu me laisser où j’étais, et vous, propriétaires, attendez ! Après la guerre, vous n’êtes pas sûr si on ne va pas brûlre vos maisons. »…
Depuis avril 1916, Sideney faisait de courtes et rares apparitions chez Bulmé. Mais depuis le 24 juillet 1916, jour du départ de sa femme… dans sa famille, Athos venait tous les jours matin et soir, séjournant longuement chez Bulmé avec lequel il avait de longues conversations en espagnol sur le pas de la porte et dans l’escalier. Dans la première quinzaine d’août sont arrivées d’Espagne deux cartes postales au nom de « Blume » au lieu de Bulmé… Les concierges se souviennent très bien que la première de ces cartes disait « J’ai reçu vos échantillons, je pars en tournée, dorénavant écrivez-moi à l’adresse suivante... » et la 2è parlait s’une somme de 100 frs qui avait été versée à Sideney. »

Mme Bulmé mère s’était déjà trouvée avant guerre receleuse d’un grand nombre d’articles de parfumerie, commandés et impayés par son fils Paul (mais aucune plainte n’avait été déposée suite à la faillite de la marque).


Ces renseignements désordonnés ne paraissent pas former une véritable histoire, encore moins un récit d’espionnage. Toute cette affaire semble hésiter entre le commerce au noir d’objets de peu de valeur et le grand banditisme. Elle paraît impliquer un réseau anarchiste constitué en Espagne autour de déserteurs (Roquebert) et d’insoumis (dont Jean Humblot, journaliste et propagandiste qui, expulsé par le gouvernement espagnol, qui fut inquiété mais relâché), travaillant pour le renseignement allemand à qui ils transmettent via Barcelone des messages chiffrés et à l’encre sympathique, incluant le projet de faire sauter des usines, ou établissements militaires, dont la Pharmacie centrale, projets avortés qui se résolvent en vol d’un millier de thermomètres et l’impunité de l’instigateur de toutes ces entreprises.

Paul Bulmé, déclaration à la PJ (date inconnue) : « le lendemain, ma mère nous a fait à tous les trois à déjeuner dans le logement de mon frère. Ce dernier m’a remis les thermomètres en m’n révélant la provenance frauduleuse, et m’a conseillé d’aller les vendre. J’en ai placé six ou sept douzaines chez des pharmaciens de Boulogne et j’ai remis le prix à mon frère. Le lendemain, j’en ai encore vendu du côté de la gare de Lyon… Le soir, Athos, mon frère et moi avons dîné en compagnie d’une dame prénommée Colette, qui est employée à la pharmacie Centrale et qui accompagne Fernand quelquefois. »
Paul aurait écoulé un certain nombre de thermomètres pour payer son passage vers l’Espagne, et sa mère de se retrouver inculpé, non plus de recel de marchandise, mais de déserteur : (Paul a été convaincu une première fois de tentative de désertion, arrêté à l’issue d’une permission le 16 septembre 1916 à 3h1/2 du matin, alors qu’il tente de franchir la frontière au Boulou, pour passer en Espagne, dans l’intention, dit-il de rejoindre Vera Cruz, étant sans nouvelle de sa femme et de ses deux enfants restés en Amérique du Sud).
Interrogatoire de Mme Bulmé, 22 novembre 1916 :
D : - Vous paraissez avoir vécu dans une communauté assez étroite avec votre fils Fernand, dans les jours qui ont précédé son arrestation. Or, il se trouvait chez lui un véritable complot ayant pour but la destruction de la pharmacie centrale et la désertion de votre fils Paul. Il paraît difficile que vous n’ayez rien su de tout cela.
R : - … Si j’avais pu soupçonner quelque chose, je vous donne ma parole d’honneur que je serais intervenue et que j’aurais empêché ce qui est arrivé. Tout ce que j’avais remarqué, c’est que Fernand était, depuis un certain temps, sombre et préoccupé.

Des preuves matérielles de correspondance entretenues par Sideney avec Roquebert et la cellule d’espionnage allemand de Barcelone sont mises en évidence, des flacons d’encre sympathique retrouvés au domicile d’Athos, des plumes, sont analysées ,on s’interroge sur une missive signée A. Florentin qui serait de la main de Paul ou (selon le graphologue plus vraisemblablement) de Fernand, communiquant des renseignements d’ordre militaire à Athos. Fernand reconnaît lui-même avoir été en possession d’un flacon d’encre sympathique donné par Athos, mais la perquisition ne permet pas de le retrouver même s’il désigne avec précision l’endroit où il l’aurait caché.


Avis de recherche Roquebert (Raoul, Alexandre)
Athos est surveillé de très près par la sûreté et filé, dans la semaine précédent son arrestation, tous ses faits et gestes sont consignés, ainsi que ceux de ses complices potentiels déjà identifié, ce qui permet l’arrestation de tous les surveillés en un seul coup de filet. La dernière cartes adressée par « Alexandre » explique comment les événements se sont précipités, Sideney étant au bord du « limogeage » et une date limite ayant été imposée pour qu’il passe à l’action :

« Barcelone, le 16 septembre 1916. Cher Monsieur. Après avoir conféré avec la maison, il résulte au sujet du représentant au Mexique Dumas, votre ami, 1°) Qu’étant donné le peu d’importance de son chiffre d’affaire, nous avons décidé de ne plus lui envoyer de fonds. 2°) Que nous acceptons seulement jusqu’à la date du 20 sept les ordres pour fournitures pharmaceutiques [la pharmacie doit sauter avant le 20] 3°) Que nous avons déjà fait un dépôt de garantie de la somme convenue.
4°) Que passé ce délai nous ne promettons pas de faire la livraison. 5°)Qu’il veuille bien nous télégraphier l’ordre ferme auparavant. J’ai le regret d’ajouter que Dumas n’est pas ce qu’il aurait dû être pour la maison, et que, s’il continue à se comporter de cette façon, nous serons obligés de le remercier. Veuillez agréer nos sincères salutations. Alexandre
P.S. M. Raul étant parti en voyage, écrire à M. Capella. »

En fait, toute l’affaire se résume à des déclarations d’intention. Les Allemands auraient-ils payé ? Athos aurait-il pu se procurer les explosifs et les rapporter à Paris ? Fernand Bulmé aurait-il eu l’audace de commettre le forfait final ? Rien n’est moins sûr.