mardi 12 mars 2013

Detaille: la Commune




étude pour le groupe supérieur, dans les nuages
étude de soldats endormis
détail

Le Rêve (et non pas comme on le croit souvent "le rêve passe") est présenté par Edouard Detaille (dont il a déjà été question ) propos de l'inauguration de l'opéra) au Salon de 1888. Contrairement à de nombreux tableaux précédents, il ne s'agit pas d'un tableau de bataille, puisqu'il évoque une scène de manoeuvres (qu'on a supposé avoir lieu en Champagne. Les soldats endormis ont l'étrange vision des gloires passées matérialisées dans le ciel à ma manière des tableaux allégoriques des peintres de la fin du 18è siècle. On y trouve non seulement les soldats de la Grande Armée, mais aussi les héros révolutionnaires, contre-révolutionnaires ou ceux de la guerre de 70, dans une entreprise de réconciliation nationale qui s'oriente vers une apologie de la revanche, ce qui fait que le tableau deviendra bientôt un symbole de la revendication de l'Alsace.

Cette célébration de l'armée comme facteur d'unité de la république est acheté par l'Etat qui en fait la vedette de l'Exposition Universelle de 1889. Il faut noter que le tableau précède immédiatement la promulgation de la loi désastreuse qui rend le service militaire obligatoire pour tous (15 juillet 1889).

Le tableau de Detaille connaît une popularité renouvelée quand Armand Foucher écrit en 1906 la chanson Le Rêve passe, succès inaltérable -au ridicule aujourd'hui consommé- dont l'étoile ne pâlira qu'à l'aube de la deuxième guerre mondiale. La partition imprimée, du genre de celle que revendaient les chanteurs de rue s'orne d'ailleurs d'un détail du tableau: Detaille en a forcément encouragé l'usage puisqu'il meurt en 1912, le peintre le plus célèbre de son temps, qu'Edouard VII demandera à rencontrer par l'intermédiaire de la comtesse Greffuhle.



Le rêve passe
Paroles: Armand Foucher, 
Musique: Ch. Helmer, G. Krier 1906 
Créée par Armand Bérard


Les soldats sont là-bas endormis sur la plaine
Où le souffle du soir chante pour les bercer,
La terre aux blés rasés parfume son haleine,
La sentinelle au loin va d'un pas cadencé.
Soudain voici qu'au ciel des cavaliers sans nombre
Illuminent d'éclairs l'imprécise clarté
Et le petit chapeau semble guider ces ombres
Vers l'immortalité.

Les voyez vous,
Les hussards, les dragons, la Garde,
Glorieux fous 
D'Austerlitz que l'Aigle regarde,
Ceux de Kléber,
De Marceau chantant la victoire,
Géants de fer
S'en vont chevaucher la gloire.

 
Mais le petit soldat
Voit s'assombrir le Rêve,
Il lui semble là-bas
Qu'un orage se lève,
L'hydre au casque pointu
Sournoisement s'avance ;
L'enfant s'éveille, ému,
Mais tout dort en silence
Et dans son coeur le songe est revenu. 


Les canons !
Les clairons !
Écoutez !
Regardez !

 
Les voyez vous,
Les hussards, les dragons, la Garde,
Ils saluent tous
L'empereur qui les regarde.

 
Et dans un pays clair où la moisson se dore,
L'âme du petit bleu revoit un vieux clocher.
Voici la maisonnette où celle qu'il adore
Attendant le retour, tient son regard penché.
Mais tout à coup... Douleur ! Il la voit plus lointaine,
Un voile de terreur a couvert ses yeux bleus.
Encore les casques noirs, l'incendie et la haine,
Les voilà ce sont eux !

 
Les voyez vous,
Leurs hussards, leurs dragons, leur Garde,
Sombres hiboux
Entraînant la vierge hagarde.
Le vieux Strasbourg
Frémit sous ses cheveux de neige.
Mourez tambours,
Voici le sanglant cortège ;
Bientôt le jour vermeil
A l'horizon se lève
On sonne le réveil
Et c'est encor le Rêve.
Les Géants de l'An deux
Sont remplacés par d'autres.

 
Et ces soldats joyeux
France ... ce sont les nôtres.
Blondes aimées ! Il faut sécher vos yeux.
Écoutez, regardez,
Vos amis, les voici.
Les voyez vous,
Les hussards, les dragons, l'Armée,
Ils mourront tous
Pour la nouvelle épopée.
Fiers enfants
De la race
Sonnez aux champs,
Le rêve passe. 


Version de Georges Thill 1931



Le détournement de l'image en version patriotique de la revanche:
 
 

Detaille aurait voulu intégrer l'atelier de Cabanel. Il sera l'élève de Messonier qui lui transmettra son goût maniaque de l'exactitude de la représentation des détails des tenues militaires. Les premiers essais de Detaille montrent un talent assez médiocre dans l'étude académique, à l'opposé de sa virtuosité future dans la fidélité de la ressemblance des visages et des costumes:


 Dans un mouvement rétrograde semblable à celui de Messonier, Detaille se consacre à partir des années 1890 à la représentation des épisodes glorieux du premier empire:
Grenadier de la Grande Armée (on remarquera la pose photographique qui témoigne de la pratique de photographier ses modèle en uniforme comme aide-mémoire)

 
 Le soir d'Iéna
 Sortie de la garnison de Huninghue le 20 août 1815
 Le choeur de l'amée à Tsarskoyé Selo
 

Sans quitter le domaine militaire il représente aussi des sujets contemporains
Installation du télégraphe
 
 Camerone
 gravure d'après Les victimes du devoir
 

 En 1912, année de sa mort, Detaille dessine de nouvelles propositions d'uniformes

 

L'infanterie française à Solférino

Mais le plus marquant de son travail est constitué par les tableaux consacrés à la guerre de 70, fruits de la propre expérience militaire, et qui sont loin d'être univoques dans l'accumulation de blessés et de morts qu'ils montrent assez complaisamment.
La mort du Commandant Bergebier à Gravelotte
 
 La défense de Champigny
 Officiers de cavalerie français surveillant un groupe de prisonniers bavarois
 
 Les otages
 
 détail
 L'armistice de 1873
 

En 1872, Detaille connaîtra même la censure et deux de ses tableaux seront retirés du salon. Il devra retoucher Le Salut au blessé, officiellement pour ne pas froisser les diplomates allemands
  
  Aujourd'hui encore, on ne trouve que difficilement une reproduction de son tableau Le Coup de Mitrailleuse
 Plutôt que susciter le ressentiment envers l'Allemagne, n'est-ce pas plutôt parce que ce tableau évoque -involontairement?- les massacres de la Commune, répression durant laquelle les vaincus d'hier s'étaient alliés à leurs vainqueurs pour assassiner leurs compatriotes par peur de perdre les rennes du pouvoir économique?

Les canons versaillais amenés sur la butte Montmartre: on notera que c'est sur l'esplanade proche que commença l'insurrection; cette horreur qu'est le Sacré-Coeur (l'adoration du sacré coeur de Jésus est une pratique hérétique pour l'église catholique romaine) fut construit à cet endroit pour "racheter" les péchés de la Commune;


Barricade

Les peintres sont restés peu productifs concernant ces événements, et pour cause, il fallait faire carrière! Seuls quelques tableaux contemporains insistent sur la destruction des biens matériels
Gustave Boulanger épisode de la commune Place de la Concorde
 
 Anonyme l'incendie de la caserne de pompiers des docks de La Vilette
 
 Les ruines de l'hôtel de Ville après l'incendie
 


 André Dévambez est peut-être le seul contemporain à peindre honnêtement les fédérés


 

 Les exécutions sommaires
 et la réponse par l'exécution des otages de la Roquette

 Manet donnera quelques lithographie sur ce sujet: il se gardera bien d"en faire des tableaux, même si l'exécution de Maximilien peut être compris comme un commentaire indirect sur les événements

 

 

 
 Gravures anonymes
 exécutions jardin du Luxembourg



 

Ce n'est que beaucoup plus tard que Maximilien Luce traitera ce sujet
Maximilien Luce L'exécution d'Eugène Varlin
(Varlin, communard, s'était opposé à l'exécution des otages; arrpeté par les Versaillais, il fut néanmoins fusillé sans procès)


Maximilien Luce La semaine sanglante, qui se souvient du tableau de Messonnier la barricade dans un style néo-pointilliste

Sans l'atroce crudité de la photographie, clichés destinés à inspirer durablement la peur




Henry-Félix-Emmanuel Philippoteaux Derniers combats dans le Père-Lachaise
 




Charles Castellani, peintre belge, célèbre pour son panorama du Tout-Paris, et sa bataille de Waterloo, pourtant hostile à la Commune réalisera une œuvre autour de ce sujet, dont il n'est pas resté même un fragment, autre que les affiches destinées à en faire la promotion:




 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire