mardi 14 novembre 2017

Lhote-Cocteau Escales

La toile d'André Lhote intitulée L'Escale date de 1913.


 

C'est probablement cette toile qui donne à Cocteau l'idée de publier une suite de vers illustrés par Lhote, comprenant de nombreuses prostituées et des marins, sous le titre Escales, en 1920 aux éditions de La Sirène, crées à cet effet, le motif mythologique, présent dans nombre des planches désignant sans doute les filles de joie. Dans l'édition Pleïade des poèmes complets les dessins sont repris en noir et blanc, avec les seules lignes, tels probablement qu'ils existaient avant d'être aquarellés à la main au pochoir. Les textes utilisent des polices crées pour les contes pour enfants publiés par Mame à Tours, que Cocteau découpa pour les répandre sur la page à la manière de calligrames. Ce recueil sous-estimé et peu distribué est important, en cela que les dessins en lignes claires furent sans doute une inspiration pour les futures illustrations des textes de Cocteau et Genet. Le principe du texte découpé dont aucune édition moderne ne reprend les polices sera aussi utilisé dans Drôle de Ménage, même si Escales n'est pas un conte pour enfants. Il donnera à Lhote l'idée de publier Grand Largue, six bois gravés à tirage limité où l'on retrouve une autre version d'Escale.



 

Couverture du livre
et le tableau correspondant "Rideau"




Planche 1


Mer
gros champagne
où plonge

le nageur foulant des pressoirs

n'avez-vous pas vêlé  un soir

Venus
debout sur une éponge


Planche 2

Voiliers débraillés vos chemises
montrent le sein de la chaleur
la grande femme de couleur
à midi dans le port assise


dessin d'étude


Planche 3

Votre maison monsieur Noël
pleine de fleurs en papier
d'anges artificiels
de bougies et d'escaliers
est un vrai arbre de Noël 


planche 4

Le manège à vapeur regarde s'en aller
 Interminablement le paquebot Touraine
  il donnerait tout l'or de sa gloire foraine
   pour défaire sur l'eau son voyage enroulé




dessin préparatoire


 planche 5




Planche 6

                                             Corail
Lea
               sur son séant

                                             voit
                                             elle écarte la tenture

le port maintenir l'océan
   avec un peigne de mâtures



étude pour Nu devant le port

Planche7

Le comte de Monte-Cristo 
  revenu des bords de l'Hadès
    (mais il n'existait pas d'autos)
aurait eu quatre Mercedes
 faites pour lui spécialement
     par des prisonniers allemands


Planche 8

Echafaudage clair et pavoisé de linges

                           Port                              les usines
                                                                mes masures
                    
                           perchoirs d'or où 
                                                         cent mille singes
                           montrent leur derrière d'azur

et les marins qui nous offrent
des perroquets et des étoffes





Planche 9

Premier beau matin de Mai          toutes    le gai steeple-chase
                                                      d'être à cheval sur des chaises
                                                      dehors
                                                      Madame permet


Planche 10

(texte à l'envers)
        Prends garde si tu aimes
infidèle à toi-même 
                      mieux vaut entrer dans la maison
                où chacun peut aimer sans perdre la raison




Planche 11

Vous attirez marins et mousses
 Sirènes chevauchant l'eau douce


 Planche 12

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre

le reste ne

saurait s'entendre





Planche 13

Polaire bien nette
  Jolie femme muette
        Nue rouge au couchant
 Anglais sous le vent
 Hache bien en main
  Chat du bord ancien
     Ciel clair au petit Jour
   Mulâtresse en amour
        Commandant sans façon
        Cent nègres au faux pont

Tout ça
c'est bon
                                                    


Planche 14

Pompon                                    moustache

ma charmante
    polka  

                                                     matelot
                                                     le divan
chacune t'écoute en rêvant
                  ô
             guitare

        bidet qui chante






Planche 15

Clémentine
et Célia 

l'or de serres chaude en glaces
  peintes la chair fraîche et grasse
                        de bétail camélia




Planche 16 
Le bon tirailleur se repose
Denise voit à son côté
l'intérieur
de sa main        rose

               d'avoir caressé la beauté


Planche 17

Détournez-vous ménagères
pour voir pythons et cobras
que portent autour du bras
les charmeurs de fourragère


 Planche 18


Voici les compagnons d'Ulysse
prenez garde pauvres sirènes
ils rapportent des mers lointaines
des tristesses des syphilis





Planche 19

Plus d'un
hors des mers
inconnues
voit se dresser
Hortense
nue
et debout
parmi la dentelles
comme Aphrodite
l'immortelle



 Planche 20



Planche 21

Palmier de la mélancolie
le piano près du divan

Irma tape avec Amélie
on dirait deux rosiers savants


Planche 22

Le mousse pâle comme un mort
il est à son premier voyage

sent un étrange coquillage

qui bas le happe et le mort (sic)



Planche 23


Genoux
             ha       tu te traînes
                        à sec
                        soufflant
                        nageant
    accordéon       sirène
                            aux mâchoires d'argent


Planche 24

Opéras naufragés
                              cent bouches
de dieu nègre au fond de la mer

coquillages               r
                              u                 Amer
                            o                   Picon
                          b              
                       m
                     a
                   t

                       deux sous

      papier à mouches


Planche 25

(en arc de cercle)

La négresse est un meuble entrebâillé
          où on range du corail mouillé



Planche 26

Folles mouches                                 légères mouches
                          grâce à ce miroir
                              sur ta couche
tu peux te voir faire au plafond
l'amour
comme les mouches font


Planche 27

    Antinoüs au front de taureau blanc
avec Narcisse englouti en soi-même
  de la beauté fatale sont l'emblème


mais monsieur Gustave est plus ressemblant


Planche 28

Mal du pays nausée en mer

       le marin lassé de Tropiques


       c'est avec le cœur que se chique


       souvenir       ton tabac amer


Planche 29

(texte pivoté à 90° dans le sens antihoraire)

Ciel pommelé filles fardées
ne sont pas de longue durée


Planche 30

Voici la belle saison
ouvrant les fenêtres closes

                  on entend

                    des          voix

                       qui

                    causent

du haut

en bas

des maisons





Musée secret


Musée secret est une petite plaquette réservée aux premiers souscripteurs du recueil Escales . Ces cinq petits poèmes  n'ont rien à voir, sinon le titre, avec ceux intégrés au recueil Opéra.



Alice quitte un peu la terre
entre les bras du militaire
malgré ce qu'elle avait promis
formellement à son ami



*

Carmen prompte au plaisir
qui longtemps la secoue

se cramponne au rebord du lit
cabrée à l'avant du roulis

comme une figure de proue

*



Le matelot sous sa chemise qu'il remet
cache aux yeux amoureux de Flora la négresse
son ventre tatoué où préside aux caresses
un Peau-Rouge accroupi fumant le calumet

*

*

Les sirènes d'un paquebot
Montent la nuit tristement
Céline lave en son hublot
L'orage du dernier amant



*

Silence


        oursin de nos narines
    dans le désordre
    écartelé

à ton odeur rose marine
        tout le visage
        est attelé



*
fragment du manuscrit autographe

Comme le montre l'image précédente, de nombreux fragments ont été écartés de la version finale d'Escales : voici quelques exemples de ces poèmes "en marge" (qui représentent dans la chronologie les textes précédent Vocabulaire.

André Lhote- Portrait de Cocteau

On a pris le parti d'illustrer ces fragments avec quelques bois gravés de Grand Largue (1925) et de quelques dessins et tableaux pouvant s'y rapporter


Au-dessus de la porte où frappe Simbad
ces vers de mirliton
je les enroule à un bâton  De tendresse
Divin Priape!

 

 
Assis le soir sur un baquet
John Rackam contemplait sa pipe
Comme un amateur de tulipes
Et sa bouche vous regrettait





Les dames blanches sont gentilles
Et pas pour le décorum
Bordeaux vaut mieux que les Antilles
Et le muscadet que le Rhum

reprise du Jugement de Pâris


Dans la main savante d'Irma
A moitié nu le joli mousse
Regarde son poisson d'eau douce
Devenir aussi gros qu'un mat


Maurice est toujours vainqueur
A la manille aux enchères
Et il ressemble ma chère
Craché aux valets de cœur



Hippocampe Léa osseuse et mal peignée
N'a vraiment peur de rien hormis des araignées

 

On voit contre la vitre
Agnès Angèle Irma
Un siphon et un litre
Et derrière la vitre
Le ciel boisé de mats


Ah! comme c'est bien triste
La vie de matelot
Il faut être égoïste
Pour vivre heureux sur l'eau

Inès montre au marin Camille
Ses photographies de famille


Dans l’œil triste du tirailleur
On devine qu'il aime ailleurs

Un militaire
Est moins ballot
Dessus la terre
Qu'un matelot




Dans son dernier livre illustré, Marines, André Lhote reprend quelques uns de ses thèmes favoris. Quelques pages...


 Malgré une certaine abondance du thème "marin"....

 le repas du marin (1929)
 


 
 le célèbre marin à l'accordéon


  
le marin et la martiniquaise


on ne trouve rien dans l’œuvre de Lhote qui se rapproche d'un nu masculin sinon cette étude (prétendument pour Le Gaz)

 et l'ouvrier