jeudi 11 août 2016

la fresque de la Villa Blanche

C'est fin août 1932 que Cocteau trace, en collaboration avec Bérard sa première décoration murale dans la loggia du jardin de la Villa Blanche, à l'occasion d'un bal masqué sur le thème "Toulon 1900". En 1965, Pierre Chanel (conservateur honoraire du musée-château de Lunéville) put prendre cette photographie, avant que les nouveaux propriétaires ne fassent recouvrir l'ensemble de plusieurs couches d'enduit:

Le pendant (un marin déambulant, cigarette aux lèvres, dans les rues de Toulon) a disparu sans laisser de trace. Le "St Tropez" dessiné sur une porte de la villa Kia Ora en 1937 à Pramousquier aurait subi le même sort:

mardi 14 juin 2016

Al Brown


 Al Brown (à gauche) dans ce qui semble être l'ancien décor de l'Elysée-Montmartre


Cocteau entre en contact avec Al Brown au début 1937, quelques mois avant sa rencontre avec Jean Marais, lequel résumera dans Histoires de ma vie la familiarité entre le champion noir, Marcel Khill et Cocteau qui semblent plus ou moins cohabiter à l'hôtel de Castille où vit le poète.

Il me raconta que si Al Brown avait de l'amitié pour lui, c'est qu'un jour le grand boxeur lui avait demandé la permission de prendre un bain chez lui. Or, après l'avoir pris, il allait vider la baignoire quand Jean Cocteau lui cria:
- Nous sommes en retard, ne vide pas la baignoire, je prendrai mon bain dans ton eau.



Et Marais de résumer un peu plus loin la rencontre:

Jean, amené par Marcel Kill (sic) dans une boîte de nuit, vit l'ancien champion faire un numéro de claquettes, tout en sautant à la corde comme à un entraînement de boxe. Le numéro était superbe. Jean invita le boxeur à sa table et l'interrogea. Al Brown avait perdu son titre en 1935 en faveur de l'espagnol Baltazar Sangchili. Le jour du match, il avait été empoisonné et n'avait pu déclarer forfait à la dernière minute. Ruiné par son entourage, il gagnait sa vie dans un night-club. Il se droguait. Il buvait. Jean décida de le sauver et de le faire remonter sur le ring. D'abord, il le fit accepter à l'hôpital Sainte-Anne où il serait désintoxiqué. Al croyait être dans une luxueuse clinique.
Puis, aidé par Coco Chanel, on trouva des fermiers qui consentirent à transformer leur ferme en camp d'entraînement. jean essaya de contacter des managers de boxe. Hélas! aucun ne s'intéressait plus à Al Brown. A ce moment le journal Ce soir demanda à des articles à Jean Cocteau en lui laissant le libre choix des sujets. jean commença alors une série d'articles sur Al, poétiques et passionnants. Al était mort et son fantôme reviendrait reprendre son titre. Al Brown, le poète de la boxe, la mante religieuse. Tous les soirs, une page était consacrée au boxeur. Les managers commencèrent à dresser l'oreille. Ils proposèrent un match à la salle Wagram, pensant bien la remplir avec une telle publicité. C'était comble. Lorsque Al Brown apparut, il se fit insulter de toutes parts. On criait: "Poète! Danseuse!"
Les reporters photographiaient davantage Jean Cocteau que les boxeurs (...)

Le jour du match avec Sangchili, je crus qu'il allait perdre. Il avait trente-six ans et il fallait tenir quinze rounds. A un moment Al comprit que quoi qu'il arrive,s'il tenait jusqu'au bout, il aurait gagné aux points. L'arcade sourcilière en sang, il s'accrochait, repoussait son adversaire. Je n'osais plus regarder Jean que les flashes des photographes mitraillaient continuellement. Enfin le gong résonna, on leva le bras d'Al. Il était vainqueur.



Après le titre reconquis, Al tenta un autre match contre Angelmann: il gagna de nouveau par K.O.
Lorsqu'il décida d'abandonner le ring, Jean s'arrangea avec le cirque Amar pour qu'il parte en tournée. Ensuite il devait partir pour l'Amérique y monter une salle d'entraînement.







Cocteau, poème inédit écrit au lendemain de la revanche d'Al Brown

La Balance

Contre la haine, l’ombre et le jeu des rapines :

Le calme, le destin, la couronne d’épines.
La franchise, la danse et le choc du départ.
Le ratier, à la fin, s’attaque au léopard.
La rage de l’échec, la victoire factice
Et le couronnement final de la justice.
D’un côté le désordre et l’altercation
Et de l’autre l’instinct de conservation.
Cet instinct sous sa forme humaine la plus haute,
Victorieux du mal, du noir et de la faute.
L’âme blanche de Brown calculant et dansant
Une danse de mort, de vengeance et de sang.
Al Brown sortit vainqueur par la force des règles
Car les vautours seront les victimes des aigles.
Le ring environné de tombes et d’amis,
Et cet homme debout parce qu’il l’a promis.
Un sang pur racheta le drame de Valence,
Et la légèreté fit pencher la balance.
La fin de l'histoire selon Jean Marais:

Al s'en fut en Amérique. nous restâmes sans nouvelles de lui à cause de la guerre. Plus tard, Jean apprit qu'il était plongeur dans un bar de Harlem. Il partit pour New York, vit Al, l'aida financièrement et lui promis de l'aider. A son retour en France, il rencontra Marcel Cerdan, lui parla d'Al et Cerdan promit à son tour d'ouvrir une salle d'entraînement que dirigerait Al. Cerdan devait mourir dans un accident d'avion et Al de tuberculose dans un hôpital de New York.

Il semblerait qu'il soit en réalité mort dans la rue...

Article de Sports illustrated (Philip Hays dessinateur)

Dans Mes monstres sacrés (posthume, réunion de textes rassemblés par Edouard Dermit et Bertrand Meyer, on trouve sous la plume de Cocteau ce résumé de l'aventure:

J'aime la boxe et c'est pourquoi j'ai, un jour, convaincu Al Brown de plonger à nouveau dans cette poésie active, dans les syntaxes mystérieuses qui firent la gloire de sa jeunesse.
Je m'étais attaché au sort de ce boxeur parce qu'il me représentait une sorte de poète, de mime, de sorcier qui transportait entre les cordes la réussite parfaite d'une des énigmes humaines : le prestige de la présence.
Al était un poème à l'encre noire, un éloge de la force spirituelle qui l'emporte sur la force toute court.
Un poète voulait qu'un boxeur redevint champion du monde et la preuve faire d'une victoire de l'intelligence sur la force : j'ai conseillé à Al de quitter le ring.
L'entreprise cessait et le point final du poète devait être le point final du boxeur, de ce champion qui durant sa carrière avait multiplié les trouvaille et promené à travers le monde le spectacle de sa force fragile et de sa danse de cobra. 

 

deux croquis prétendument d'Al Brown, réalisés en 1962, soit onze ans après sa mort.


jeudi 9 juin 2016

Drôle de Ménage

Drôle de Ménage est le titre d'un conte pour enfants publié par Paul Morihien en 1948. Dans cette œuvre courte, le dessin le dispute au texte, fort simple, formant une sorte de bande dessinée à la Christophe. Sans se livrer à une psychanalyse sauvage -dans laquelle on serait tenté de considérer que les "enfants" sont les œuvres- , on peut toutefois dire que ce drôle de texte livre un écho atténué du trio que forment Marais Cocteau et Mohirien, portant peut-être la trace prophétique de la future éviction du dernier.

On se souviendra aussi que dans Le Bagne, la grande pièce inachevée à laquelle Genet travailla jusqu'à sa mort, l'action est paraphrasée, comme en matière de chœur antique, par un dialogue entre le soleil et la lune, preuve sans doute que certains enfants furent durablement marqués par ce conte dans lequel on leur proposait de prendre leurs propres crayons de couleur afin de mieux s'approprier le récit. De même le lecteur d'aujourd'hui sera peut-être frappé par le parallèle existant avec certains graphismes remis à la mode par la vogue du jeu vidéo, ou bien fantasmè-je?

Tentons de reconstituer ce texte, finalement peu exploré:


















































































 



 












Quelques lithographies tirées du livre aquarellées par Cocteau:







 [|Note: on aura constaté sans doute que les textes sur Cocteau ont tendance à se multiplier, répétant et développant parfois d'anciens articles de ce blog. L'explication en est qu'on a fait appel à mes services pour nourrir le site des amis de Jean Cocteau/Méditerranée (http://www.jeancocteau-mediterranee.com/). Je me sers donc de cet espace pour concevoir diverses notices, le brouillon étant souvent plus détaillé et fourni que la version définitive, édulcorée. Certains passages n'intéressent pas directement le projet de ce blog, mais je les reproduis sans les supprimer pour ne pas avoir à retranscrire les développements fastidieux lorsque je suis contraint de faire de longues citations pour les besoins de l'autre site.]