mercredi 11 novembre 2015

Cocteau La vierge au g.c.



Ce titre énigmatique est celui que porte l'un des albums de Toulon en 1931, alors que Cocteau est hospitalisé pour une fièvre typhoïde (un autre album regroupe des portraits d'Antheil et le fameux "Pas-de-Chance, pas lui")


La Vierge au g.c., c'est selon le texte "au grand coeur" parodie du titre d'une pièce à succès de 1925 sur Jeanne d'Arc, et selon les dessins, "au grand con", une charge terrible contre les derniers aristocrates, Laure de Chevigné et sa petite-fille Marie-Laure de Noailles.

Cette suite de 13 dessins et quelques esquisses, constitue une sorte d'ancêtre de la bande dessinée satirique, d'une violence qui la place aux côtés des caricatures d'Otto Dix et Georges Grosz; cette oeuvre inachevée, destinée au tiroir -à faire au moins rire les amis, par pur esprit de vengeance- trouve aujourd'hui un statut incongru qui fait dire aux critiques d'art qu'on est sans doute dans la veine la plus originale de Cocteau graphiste. On s'étonne qu'elle ne soit pas plus connue; le fait qu'elle soit tombée en mains privées (pour la modique somme de 270 000 € tout de même) limitera sans doute encore sa diffusion.

Derrière Laure de Chevigné, se profile l'ombre de Proust, puisque sa voisine rue d'Anjou, que Cocteau surnommait le caporal Pétrarque (car, avec des manières d'homme, elle descendait de Sade et de la Laure du poète italien) fut une des inspiratrices de la figure de la duchesse de Guermantes. Elle noua avec Cocteau qui la distrayait des relations amicales, au grand dam de Marcel, lequel, déçu finira par la qualifier de "poule coriace" (lettre de Proust à Armand de Guiche en juin 1921". Lorsque Proust demanda à Cocteau d'enquêter sur les raisons pour lesquelles Mme de Chevigné ne répondait pas à son envoi d'un volume de La Recherche, Cocteau répondit: "On ne peut pas demander à un hanneton de lire l'histoire naturelle!" Les relations entre Laure de Chevigné et Cocteau se distendirent néanmoins en 1923 (après la mort de Proust) quand Marie-Laure de Bischoffen, sa petite-fille, future comtesse de Noailles, se déclara amoureuse de Cocteau, et que sa grand-mère craignît que l'écrivain la poussât à une mésalliance.

Le règlement de compte nait de la controverse autour du Sang d'un Poète, financé par les Noailles, puis devant le scandale du Chien Andalou, désavoué par eux. Il inclut d'autres personnages du Paris des années 20-30, tels Valentine (Gross) devenue Mme Jean Hugo, créatrice des costumes des Mariés de la Tour Eiffel, ralliée au groupe Surréaliste ennemis de Cocteau , le comte Etienne de Beaumont, Misia Sert, Chanel.


n°1: Valentine Hugo et la Vierge

 Cocteau présenta à sa mère Valentine Gross dans l'idée de fiançailles qui n'eurent jamais lieu. C'est elle qui lui présenta Picasso et Satie en 1915. Elle hébergea un temps Raymond Radiguet à qui elle passe pour avoir inspiré la comtesse d'Orgel de son second roman.


 n°2: Jacques-Emile Blanche peignant un portrait de la Vierge
 détail
Au verso du feuillet précédent: "La Vierge au grand coeur accepte d'être immortalisée par Jacques-Emile". Dans le phylactère: "Sa mère est partie pour Rome à genoux demander sa grâce au très saint Père"
La rumeur lancée par le journal satirique Aux Ecoutes, voulait que la princesse de Foix, mère de Charles de Noailles (pourtant protestant) se soit rendue au Vatican pour éviter l'excommunication de son fils à la suite des attaques anti-catholiques du film de Bunuel et Dali, L'Age d'Or.
A droite de Blanche figure une caricature de portrait de Cocteau, quelque chose de curieux pend entre les cuisses de la Vierge.

 n°3: Coco Chanel, Misia Sert et la Vierge
Au verso du dessin précédent: "La Vierge au g.c. annonce à Coco et Misia que Jean est expulsé de France. Elle ajoute: "l'avais-je assez prédit?"

n°4


n°5: Valentine Hugo tenant à la main une brochure "L'Age d'Or, programme" et la Vierge
 Légende en vis-à-vis: "Croyant qu'il suffit de trahir Jean pour être surréaliste, la Vierge au grand coeur commet une faute de tactique".

n°6: La Vierge, Lucien Daudet et Etienne de Beaumont chez Colombin
 Colombin (curieux nom!) était un salon de thé situé au 10 rue Cambon.
Légende: "Aussi elle se tourne vers l'Action Française. Encore une erreur! Mais elle trouve un chevalier. Le comte Etienne surveille!"
Etienne de Beaumont, responsable de l'unité de la croix-rouge dans laquelle Cocteau servira durant la 1ère guerre, ordonnateur des grands bals masqués de l'entre-deux guerres, concepteur de costumes extravagants, prendra le parti des Noailles contre Cocteau. Lucien Daudet, intime de Proust, Hahn, des Bibesco, administrateur des Soirées de Paris du Comte de Beaumont, secrétaire de l'impératrice Eugénie a mis Cocteau en relation avec le cercle de Proust. Son frère Léon était le pilier de l'Action Française de Maurras.

n°7: Anna de Noailles et la Vierge

 légende: "La Vierge se doit de prévenir l'illustre comtesse. Mais elle ne peut placer un mot. Oublierait-elle sa mission? Elle se pâme, charmée!"
Anna de Noailles, poète illustre, tante par alliance de Marie-Laure fut une familière de Cocteau avant 1914.

 n°8: Anna de Noailles, Etienne de Beaumont et la Vierge
 "La tant Anna résume (!) au comte Etienne ce qu'elle croit avoir entendu et lui demande si c'est exact. Tu!Tu!Tu!Tu! répond le comte Etienne qui ne peut continuer davantage."


 n°9: Anna de Noailles et Marie Sheikévitch: saynette dialoguée.
Marie Sheikévitch, fille d'un diplomate russe fonda un salon. Un temps ami de Proust, elle prête des traits à Mme Verdurin comme à la princesse Sherbatchoff, que le narrateur de la Recherche prend dans le train pour une vieille maquerelle en goguette.

A- Ah chère Machinka, saviez-vous que Jean est chassé de France?
S- Madame chérie j'ai vu hier M. Laval.
A- Chère Marie, je vous parle de Jean.
S- Il m'a dit: Couic! couic! couic!
A- Qui? Jean?
S- Monsieur Laval.

n°10: suite de la scène précédente:
Mme Sheikévitch (qui fit paraître en 1935 un livre de Mémoires) porte à la main une liasse de papiers légendés "Lettres de Proust, Lettres de Landru, Lettres d'Abel Bonnard"
A- Voyons, Machinka, parlons-nous de M. Laval ou de Jean?
S-  Madame chérie, je vais vous lire le chapitre de mes mémoires sur la mort de Boylesve.
A- Dieu, Machinka! vous me rappelez que j'ai un enterrement! Je me sauve. Je viendrai dîner demain. A tout de suite. Je ne vous baise pas.


 n°11: Etienne de Beaumont, Arthur Mugnier et la Vierge

 L'abbé Mugnier (que Cocteau avait rencontré en 1911) était un mondain qui exerçait une grande influence sur le monde des lettres. C'est lui qui avait conseillé à Huysmans de faire une retraite à la Trappe.

 n°12: Une femme et la Vierge
 "Ayant entendu des voix, la Vierge au grand coeur se met en campagne pour sauver la France."
La dame est peut-être Marie-Thérèse de Chevigné (devenue en seconde Noces Mme Francis de Croisset), Mère de Marie-Laure de Noailles.

 n°13: Coco Chanel et la Vierge
 "Après avoir sauvé la France, la Vierge au grand coeur, épuisée, demande quelques forces à Coco. Une cinquantaine de truffes et deux bouteilles de champagne ont vite fait de lui rendre l'appétit..."
Dans le phylactère Coco dit: "Oh! la cochonne!"

Ainsi se conclue l'histoire, le reste n'étant qu'esquisses, de la suite? nul ne sait!

 n°14: Anna de Noailles et Marie Sheikévitch

n°15: Anna de Noailles (6 fois)

 n°15: Etienne de Beaumont en hypnotiseur hindou
 avec esquisse du dialogue du numéro 9. Rappelons que le comte de Beaumont était le modèle du Comte d'Orgel et que le roman de Radiguet s'achève sur la phrase fameuse: "Et maintenant Mahaut, dormez, je le veux!"

n°17: Marie-Laure de Noailles montrant la Vierge d'un doigt accusateur


 n°18: Lucien Daudet (5 esquisses) Jacques-Emile Blanche (2 fois)
 "Le cubisme: on croyait la difficulté abordée. a l'épreuve, c'était éviter la difficulté (le problème de peindre de plus en plus insoluble) dépeindre n'est pas peindre- encore une manière adroite d'éviter la difficulté- (même dépeindre ce qui ne peut se voir dans la vie)
Courage de C. Bérard; il n'a pas l'air de prendre place dans l'histoire de la peinture. Avec sa prodigieuse agilité de dessinateur, il pourrait très bien perdre la tête, essayer de courir à toutes jambes au devant de la gloire."

Les deux dessins supplémentaire sont probablement des esquisses plus tardives, sans rapport avec le reste.


Source: Catalogue Artcurial, vente de la collection Pierre et Franca Belfond: Dessins d'écrivains.

dimanche 4 octobre 2015

L'avion, l'avion, l'avion (air connu)





Dans Guynemer, l'Ange de la Mort, Jules Roy écrit:

Le Cocteau de cette époque semble le prospecteur et l'inspirateur de l'héroïsme. Il est très bleu-blanc-rouge, fasciné par l'aviation et les jeunes pilotes, il devient en quelque sorte traqueur d'anges. En novembre 1914, il a découvert Roland Garros, mais oui, celui du stade, il leur arrive de dîner ensemble, pas n'importe où, à l'hôtel Meurice, chez Maxim's ou chez Prunier. Avec quel argent? Peu importe. Garros s'endort parfois sous le piano, rien ne compte, on est en guerre.

Le côté "bleu-blanc-rouge" de Cocteau est sans doute contestable. Cocteau a été écarté de la conscription, il a rejoint un régiment de fusiliers-marins pour lesquels il s'est improvisé ambulancier, dans la clandestinité. Son uniforme est "de fantaisie", dessiné par Poiret. Garros, en tant qu'originaire des îles, a dû s'engager comme volontaire, quoiqu'il soit déjà multi-recordman du monde de hauteur et le premier à avoir réussi la traversée de la Méditerranée dès 1913. Ce statut pourrait expliquer en partie leur accointance.


Jules Roy poursuit: Garros, né à La Réunion, est beau, courageux, génial, simple; aimé de la mort, il aime les dames...

Pour bien écrite que soit la phrase, elle occulte par son autorité incontestable, une partie de la vérité: Garros aime certaines femmes, qui aiment certains hommes. La rencontre entre Garros et Cocteau a eu lieu par l'entremise de Misia (ex-Natanson, à l'époque Edwards, future Sert) Godebska, muse des peintres et des musiciens (dédicataire de La Valse de Ravel).

Dans ses Mémoires elle rapporte sa promenade avec Garros: "Vêtue du plus curieux accoutrement, je pris place avec lui dans un de ces fragiles engins qu'on eût pu justement appeler "Trompe-la-Mort". Il voulut m'éblouir par sa science aéronautique en me faisant toutes sortes de démonstrations de "loopings, et je n'ai jamais eu si peu de ma vie. Sortie verte et décomposée de cette aventure, je mis plusieurs jours à m'en remettre... Depuis longtemps, déjà, je lisais sur son visage qu'il était marqué par la mort. Dès son troisième vol, il fut tué".


Isidora Duncan (future Mme Essenine...) fait sensiblement la même remarque
dans son autobiographie intitulée "My Life" (New York-1927) Paris, septembre 1918 : "Tous les matins, à cinq heures, nous étions réveillés par le brutal boum de la Grosse Bertha , prélude à un jour sinistre qui nous apportait de nombreuses nouvelles terribles du Front. La mort, les flots de sang, la boucherie emplissaient ces heures misérables, et, à la nuit, c’étaient les sirènes annonçant les raids aériens. Un merveilleux souvenir de cette époque est ma rencontre avec le fameux "As" (*) Garros dans le salon d’une amie, lorsqu’il se mit au piano pour jouer du Chopin et que je dansai. Il me ramena à pied de Passy (**) à mon hôtel du Quai d’Orsay. Il y eut un raid aérien, que nous regardâmes en spectateurs, et pendant lequel je dansai pour lui sur la place de la Concorde - Lui, assis sur la margelle d’une fontaine, m’applaudissait, ses yeux noirs mélancoliques brillant du feu des fusées qui tombaient et explosaient non loin de nous. Il me dit cette nuit qu’il ne pensait à et ne souhaitait que la mort. Peu après, l’Ange des Héros l’a saisi et l’a transporté ailleurs".
(*) Roland Garros n'était titulaire que de quatre victoires et ne devrait normalement pas être qualifié d'"As", titre réservé aux pilotes ayant accumulé cinq victoires. (**) : erreur de l'auteur, car il s'agit du salon de Misia Edwards situé quai Voltaire.

Avant que Misia n'y monte, Cocteau avait aussi fait la promenade au-dessus de Paris et de sa banlieue dans le Morane de Roland Garros. Son frère aîné Paul, était lui-même l'un des pionniers de l'aviation militaire. Le 31 janvier 1916, Cocteau, dans les tranchées de Nieuport ou Dixmude, écrit à sa mère:
"Imagine ce que je retrouve dans mes mots d'il y a deux semaines: "Rêvé que j'étais en aéroplane avec Paul. Il me disait: Tu vois ce bateau, maman est à bord et elle nous cherche, il vaut mieux redescendre." 

Jules Roy: il (Roland Garros) donne le baptême de l'air à Cocteau qui se décrit comme un aviateur de l'encre "taquinant l'éternité". D'après le constructeur Voisin, Garros est un oiseau qui ne sait pas comment il vole. Cocteau le voit comme une linotte, avec une ravissante tête. Cocteau, c'est Virgile; Garros, Dante avec de la moustache, un chandail à col roulé et une casquette retournée, qui chevauche Pégase vers la lune avec une douceur rêveuse."


Du souvenir de cette balade, Cocteau fera Le petit aviateur (1917) portrait de Roland Garros, représentation à la Delauney du héros -sans visage, peut-être de lui-même...


Dédicace

Garros je te
                Garros        ici
                                   nous


toi        Garros
Plus rien que ce silence noir


Morane


Un déjeuner à Villa Coublay


On voit dans un stéréoscope
toutes tes photographies      ...


                         Accroche-toi bien Garros
accroche-toi bien à mon épaule


Dante et Virgile
au bord du gouffre


Je t'emporte à mon tour
aviateur de l'encre
                         moi


et voici mes loopings
et mes records d'altitude



Les études montrent le déplacement du paysage: Bergère, O Tour Eiffel... Apollinaire vivait encore.


Chant du Paveur

L'eau coule sous les ponts jamais désaltérés


     Parcs 
     d'aérostats verts
     jeunes arbres gonflés d'oxygène
                              le printemps rit
                              cachant ses explosifs


                                                                                          Je pars
                                                               ô Tour Eiffel     arlequin  
                                                                 cage des oiseaux bleus


          Affiches
     
     Les nuages     les péniches

     l'ananas au chignon de tôle

                                Trocadéro


Le paon vert d'arrosage asperge les baleines
toute la basse-cour se sauve
KUB        BYYRH        BYRRH
                  PETIT JOURNAL

Guignol déchaîne un rire d'arbre

                     Onze heures

Un jeune ouvrier aux bras nus
pave        il enfonce
la grosse mosaïque
il rabote le cube et
l'enfonce
entre les cubes sagement joints
du parquet fauve     

                   PIANOS A. BORD   ....


Dans le champs littéraire, Cocteau créera Le Cap de Bonne-Espérance, moderne poème épique, dans la veine du Coup de dé de Mallarmé, déjà cité plus haut.

L'invitation à la Mort (premier vol avec Garros)


La course inverse d'un oiseau
te fait constater ta vitesse


Alors


dans ce cyclone
si tu veux toucher l'épaule du pilote


une rafale


et ton geste mort s'attarde
                        scaphandrier qui pioche
                   au fond de l'eau


                                                                 Petites routes
                                                                    petites forêts
                                                                   petite ferme
                                                           petit quoi? lac
                                                           est-ce un lac cela
                                                               miroite
                                                                    c'est un
                                                                     lac






Le mystère Garros

Il apparaît que nous sommes plus d'un, pour qui se soucie encore de Roland à nous poser quelques questions:

I am sorry I am writing in English, but my French is too bad. I would like to know if there are any information if Garros was homosexual. He had a close friendship with Cocteau, who even dedicated a poem to him. I wrote an article about Emond Audemars. He never married, like Garros, and they were best friends and pilots. Audemars never drove an airplane again after Garros died. This sounds to me like big grief.

(Réponse)

Salut,
Ce n'est pas parce que tu as des amis -- ouvertement -- homosexuels que tu es nécessairement homosexuel. Il a partagé sa vie avec une femme et ses biographes ont insisté sur la force de cette relation qui a duré dans le temps (cf Quellennec et Ajalbert) L'amitié est l'une des choses les plus importante pour un pilote. Il était ami avec beaucoup, même si Audemars devait être celui dont il était le plus proche. Je suis de la famille Garros (et je n'ai aucun problème avec des orientations sexuelles différentes et certains membres de la famille sont ouvertement gay) et je n'ai jamais été au courant de quoi que ce soit qui m'aurait mis un doute sur son orientation sexuelle. (Je ne peux pas le confirmer avec certitude dans un sens comme dans l'autre).
Thibaut. Tcauterman

Bon, soit, désolé Thibaut. Dans la phrase de la Difficulté d'être, Roland Garros apparaît, sans qu'il le spécifie -mais il n'en cite pas d'autres- parmi les amants de Cocteau. Sans doute cela ne suffit pas, mais on reviendra à sa "femme" peu après.

Le Journal de Roland Garros

Dans le Lotissement du ciel, de Blaise Cendrars (1948), je découvre le passage suivant :
Le Journal de Garros est le document le plus extraordinaire, le plus pittoresque et le plus vivant que l’on puisse lire sur les débuts de l’aviation en France et à travers le monde. Une centaine de pages sont consacrées aux exhibitions que Garros s’est trouvé dans l’obligation d’aller faire dans un cirque aux États-Unis pour gagner de l’argent, vu que sa famille lui avait coupé les vivres pour rappeler Roland à l’ordre, et il donne cent portraits d’extravagants qui se passionnèrent d’un seul coup pour les choses de l’air et qui voulaient devenir pilotes : des cow-boys, des financiers, des mécanos, des ivrognes, des femmes, toutes plus ou moins toquées qui voulaient subir au moins le baptême de l’air et qui l’entraînaient dans toutes sortes d’aventures qui se terminaient généralement dans des bars aux fulgurants cocktails (les premiers !) que Garros énumère avec éblouissement, ainsi que sa formation de pilote d’élite sorti indemne des mille et un risques courus et des innombrables chutes d’un casseur de bois. Ce Journal est toujours inédit. Garros l’a fait taper à cinq exemplaires et l’a remis personnellement à cinq de ses amis, pour la plupart de ses anciens compagnons d’aventures à La Nouvelle-Orléans, à Mexico, à La Havane, sous la condition expresse de ne jamais le publier ni de le communiquer à la presse. J’avais tout de même réussi à entrer en possession de l’un de ces cinq exemplaires mais il a disparu, ainsi que tous mes autres papiers, lors du pillage de ma maison des champs en Seine-et-Oise fin juin 40. Mon exemplaire était un manuscrit de 286 feuillets soigneusement dactylographiés au recto et au verso, sur un papier de Hollande, d’un petit format écu, genre papier à lettres d’une femme du monde ou du demi, sans interligne, sans paragraphes et sans marge aucune, de la dactylographie en bloc, du travail consistant, comme bétonné, sans une faute, sans une rature. De l’ouvrage bien faite. Je n’ai jamais vu un tel boulot. Raconter de qui je le tenais serait écrire un roman. Peut-être le ferai-je un jour ; mais rien n’est moins certain. Ah ! si Ajalbert avait connu ça, que n’en aurait-il pas fabriqué, ce furieux ! Et cette page d’un humour si tranquille et d’une si belle maîtrise de soi quand Roland raconte comment il fuma une cigarette, couché à l’ombre, sous l’aile de son avion, dégustant seul son triomphe, souriant de plaisir, contemplant la mer, couché sur le sable chaud où il s’était posé, avant de remonter à bord et de repartir pour aller se faire contrôler et chronométrer par les officiels, à Tunis, et de leur annoncer par sa présence qu’il venait de franchir la Méditerranée. Le premier !
C’est à la page 77 et 78 de l’édition de poche Folio.
Que faut-il en penser ? Ce journal de Roland Garros existe-t-il réellement ? A-t-il été évoqué par d’autres personnes ? En a-t-on gardé quelque trace ?



En 1918, quelques jours avant la mort de Roland Garros, Cocteau accepte, "par amitié pour les aviateurs" de rédiger le texte d'une plaquette de propagande Dans le ciel de la Patrie: les illustrations de Benito Garcia mi-futuriste, mi-cubistes vont durablement le marquer, en même temps qu'il échafaude certains des thèmes récurrents de sa mythologie personnelle










Cocteau Portrait cubiste de Picasso (1917)

En 1951, lors d'une interview avec André Parinaud, Cocteau accepte de revenir sur quelques détails, devenus historiques, de l'invention de la mitraillette destinée à tirer à travers l'hélice de l'avion.


Toujours la même chose. Garros, évidemment, est pour moi un héros, mais Garros est surtout pour moi un ami de toutes les minutes. Ce que Garros avait d’admirable, c’est qu’il avait peur. Il avait peur quand il montait dans la carlingue. C’’est un homme qui dominait sa peur, le héros véritable à mon sens. C’est inutile de vous faire l’éloge de Garros, vous le connaissez tous, mais je peux vous dire comment Garros a inventé le tir à travers l’hélice. J’avais fait avec Garros toutes les acrobaties dans le vieux Morane, et un jour qu’il était chez moi avec Morane, - Morane était toujours enveloppé dans des fourrures, cassé en miettes, il avait fait mille chutes – ils virent une photographie de Verlaine, la photographie justement qu’avait fait faire Montesquiou, de chez Otto, avec le cache-nez persan, et cette photographie derrière un ventilateur, sur ma cheminée. Et Morane dit à Garros : « C’est drôle, on voit une photographie derrière un ventilateur, il y a des regards qui passent et des regards qui ne passent pas. On pourrait peut-être faire passer des balles à travers une hélice et être seul sur un avion. » Nous avons alors imaginé de blinder l’hélice avec un blindage triangulaire, certaines balles passaient comme certains regards qui traversaient le ventilateur et qui voyaient la photographie de Verlaine et des balles qui ne passaient pas glissaient sur le blindage et s’échappaient à gauche et à droite. Nous n’avions pas encore inventé le synchronisme. Cet appareil a été cassé par un orage sur le front, un hangar s’étant écroulé dessus et on a décommandé les avions à Morane. L’ordonnance de Garros qui le voyait très triste lui a refabriqué un appareil de cette sorte avec un biplace où il était seul, et c’est sur ce biplace qu’il est tombé en Allemagne. Il s’est caché chez des paysans, l’appareil brûlait, il s’est vu dans une situation tragique puisqu’on lui demandait où était l’autre, il aurait fallu faire fusiller du monde s’il avait dit « deux », car on aurait cherché ce « deux » et il était seul, et les Allemands ont découvert dans les cendres le blindage triangulaire et ils firent ainsi le Fokker. Voilà.

Venons-en maintenant à Marcelle Gorge, que la postérité nommera Marcelle Garros quoiqu'elle n'ait jamais été officiellement unie à son héros de pseudo-mari:


Parabole de l'Enfant prodigue


Le groupe des officiers de marine
et la jeune femme au manteau de skunks 
                       L'angoisse s'enfonce
                       dans les poitrines
                                                                       ...

Fourure     étoupe     esquimau


Le pilote
rabat du cuir sur ses oreilles
se gante
            calme
            sûr
L'appareil Morane aux pièces neuves
Il vérifie
en proue l'hélice rouge
qui peut se fendre


en poupe la queue la rame les roues
les vis        le réservoir
sans un mot
prévoir le moindre accident


Cigarette


L'escadre du matin
                 manœuvre        à l'occident


Il va falloir que je parte


Une ceinture autour des reins
la bosse d'opossum
la carte et la route à l'encre sur
les îles jaunes
boussole


Les deux jeunes marins bien émus
qui traversèrent pourtant des bourrasques
où on ne pouvait pas jeter l'ancre
        Sourire
        à ces captifs du sol
et les adieux à la petite
avant le masque        un mutisme
                  d'aquarium
de cinématographe        d'hypnose
de chloroforme




Roland Garros n'est pas mort depuis six mois que Marcelle vend précipitamment l'appartement qu'elle occupait avec lui rue Lalo pour s'enfuir avec sa maîtresse Mireille Havet par le Train bleu, vers Marseille, avant de se fixer à Villefranche sur Mer, dans une villa qu'elle louent "Le petit Hermitage" et qu'elle occupent les cinq années suivantes. Mireille Havet est un grand écrivain, en dépit du peu de choses qui nous restent, un roman Carnaval, l'autre perdu, des contes fantastiques comme La Maison dans l'Oeil du Chat, deux recueils de poèmes, les premiers publiés sur la recommandation d'Apollinaire, et surtout l'abondant journal retrouvé en 1995. Dans le sillage d'Emilienne d'Alençon, elle est devenue opiomane et c'est peut-être par elle que Cocteau (et Radiguet qui fréquentait ses soirées bien avant sa liaison avec Marcelle) ont goûté à la drogue interdite depuis 1916. D'après le journal de Mireille Havet, il semblerait qu'elle ait été avertie de la mort de Radiguet avant Cocteau, et que les bons soins du couple qu'elle formait avec Marcelle l'ait attiré pour la première fois à Villefranche.

Cocteau à sa mère, 24 mars 1924:
Je passe 4 jours chez Marcelle Garros très bonne et qui supporte mes yeux à l'envers. Ensuite je suis à Monte Carlo terminer ma tâche avec Diaghilev (Les Fâcheux et les Biches)... et je rentre.

Selon Jacques Biagini (in Cocteau de Villefranche-sur-Mer): Liane de Pougy dans "Mes Cahiers bleus", commente ainsi la situation: "Quant à Cocteau, il a besoin d'aimer!  Fou de douleur à la mort de Radiguet il adore cette gentille et menue petite Garros. Elle, c'est une charmante petite créature qui s'est intoxiquée de littérature en vivant avec Mireille Havet Jean l'a chantée dans ses vers, de même qu'il a chanté Garros, ce magnifique enfant dans Le Cap de Bonne-Espérance."

Bien que Cocteau n'en parle pas, il se pourrait qu'il ait été reçu au Petit Hermitage... Dans les lettres à sa mère qui suivent après avoir parlé de "villa impossible pour cause de propriétaire odieuse" il qualifie de "très bonne maison" la Pension Villa Le Calme d'où sont envoyées ses lettres à partir de fin juillet (1924)

"Le crépuscule blanc descend sur la mer où le spectre des montagnes navigue encore. Je m'en vais. Adieu Villefranche, flore du sud, pays des aloès, des oranges, des oeillets, des casinos. Trois années déjà, j'ai laissé ici un peu de mon coeur... J'entends dans la douceur du soir, comme autrefois où j'étais poète et que je n'avais pas d'autre amour, les cris des enfants et ceux plus aigus des chats amoureux. L'écho des tramways qui tournent la corniche en grinçant, et, sur le mur, le parfum des premières fleurs d'oranger suspendues comme un visage qui vous fait tourner la tête et qu'estompe déjà la nuit... Adieu Villefranche, adieu ma rade.Où trouverais-je cependant un plus beau paysage, plus apaisant, plus poétique que celui-ci? Les clairons des chasseurs sonnent le couvre-feu. Il faut laisser la lune seule." (Mireille Havet Journal 1924 pp504-8)




Cocteau se souvient "de scènes atroces et de tempêtes, entre autres, ce qui semble drôle, celles de la Villa Le Calme à Villefranche où je me tordais par terre et crachais à la figure de Marcelle Garros." (Le Passé défini T5)

Auric, ami intime de Radiguet, qui ne se mariera qu'en 1930, séjourne aussi en 1924 à la pension Le Calme:




Août, à Jacques Maritain
Entre tous, j'ai choisi Radiguet pour qu'il devienne mon chef d'oeuvre et moi, seul, comme fou au milieu d'une usine de cristal en miettes. Ici j'essaye de vivre. J'y arrive très mal. Auric m'aide. Hélas, que peut-il? J'habite un cauchemar, un autre monde où même l'amitié ne pénètre pas.


2 août, à sa mère: Marcelle Garros me soigne. Elle est douce, elle m'aime et sait passer son temps comme une sainte, avec un caractère égal, un souvenir atroce transformé peu à peu en douceur, un absolu mépris des "plaisirs". Auric se traîne de son lit à la table, de la table au piano.

12 août, à sa mère: Les chasseurs prennent leurs leçons de clairon toute la journée sous nos fenêtres.


 

Journal de Mireille Havet, (le 28 septembre 1919) -elle meurt en 1931 dans un sanatorium suisse:   


« Par amour de l’aventure, de l’ombre qui masque et de l’équivoque, j’ai préféré le mardi-gras où l’on pleure sous son masque, à tous les jours, et me voilà grimée pour la vie en pantin que rien ne casse, en fantoche de bois. Horreur ! Puisque tu es si consciente, me direz-vous, ô mes rares amis, pourquoi ne pas t’arrêter, ne pas reprendre souffle, pourquoi ? Parce qu’il est déjà trop tard, ou bien trop tôt, vous dirai-je, parce que je suis contaminée, parce que maintenant l’ennui me terrasse dès que je m’arrête, dès que je me tais, et que la solitude m’est un supplice bien mérité que ma faiblesse et ma lâcheté ne supportent plus ! Il faudrait qu’un être qui ne serait pas un maître d’école m’aime et me sauve par l’amour, par le voyage, par le travail compris et partagé, par l’argent ! Alors je renaîtrais à moi-même et le bon grain reprendrait ! Alors j’oublierais la parade du vice, le sadisme de la souffrance, la morbidité des larmes et des déceptions profondes et soutenues. Mais seule ! je ne peux et je ne veux pas. Je ne peux plus ! et je ne veux plus ! Le manque d’argent continuel fait que je préfère ce milieu louche où l’on nage, où l’or s’attrape comme les maladies, où l’on revend, prête et trafique jusqu’à l’âme. »




samedi 5 septembre 2015

cocteau dessins et poèmes érotiques


Jeune homme aux membres velus




Le soldat et la balayeuse (Ad Usum Delphini)
Dessin si parfait qu'on comprend mal comment il demeure ignoré




Certains feront peut-être doublons: Cocteau lui-même avait l'habitude de réaliser de nombreux calques de ses motifs originaux, qu'il transformait à l'envie. Comment décider de ce qui est le même ou l'autre?

Dessins de jeunesse




Ceux-ci ne paraissent pas avoir d'équivalent

Sodomie (c'est écrit!)




Naissance d'une mandragore

Connue pour se développer sous les gibets du sperme des pendus, la mandragore ici devient aussi le produit de différents empalements. Sans doute l'un des dessins les plus explicites de Cocteau. Les pénis ailés rappellent Füssli, la composition scénique est unique.




Lettre à Picabia: un mari découvre dans la cheminée le cadeau réclamé par sa femme. "Un mari veut mettre pour Noël quelque menu cadeau dans les souliers de sa femme. Il y trouve une verge qu'elle avait demandé au petit (?papa?) Noël"

Le cirque (1936), peut-être pas à proprement parler un dessin érotique, mais de grande facture.



Beau nu d'atelier d'esprit classique

 
La force et la force


Qu'aucun de vous jamais, ô pages, ne se vexe:
Vous ne connaissez rien aux mystères du sexe.
Car comment se fait-il que toujours les plus forts
Ont retourné vers moi les ombres de leurs coprs
Et cherché par ma force un moyen de connaître
La caresse que l'homme exige d'eux pour naître?
Cette fois j'ai connu ce tendre et brusque assaut.
Un jeune ange loyal me marque de son sceau
Et je m'offre sans rien  chez moi de ridicule
Cette faiblesse au feu qui torturait Hercule.
Que de fatigue en cours s'accumule Musée
Du Louvre! Un grand secret sous la patine usée
Se cache et fait durer, mort pire que la mort,
Ce mensonge du fort qui recherche le fort.
Je bâtirai donc seul un temple sur une île
Aux chefs d’œuvres conçus par mon ventre stérile.
En bas à droite on lit cette ébauche:


...Jupiter pédéraste emporte dans son luc
Vers les noces du ciel un jeune berger grec...

(non repris en volume)

 
Rare exaltation de la virilité "brute", au sexe mince, les poils sont là néanmoins




Colosse ou statue? publicité pour des bains publics?


 Vélo et statue

 Bonne adresse...









J'écris ces vers auprès de mon amant qui dort
Dorment ses cheveux d'or et dort son sexe d'or
Qui tantôt comme l'algue à la branche de l'arbre
S'abandonne au sommeil et dresse un feu de marbre
Une colonne d'or et de marbre et de feu
Qui frise à la racine et se retrousse un peu
Juste pour ne pas être un sceptre d'or frigide
Mais le signal du coeur inconnu d'André Gide...
Ce signal qui faisait obéir le Vinci
Ucello, Michel-Ange et mille autres aussi.
Tous voulurent la force emmêlée à (emmanchée de) la force
Affronter les éclairs, les sèves, les écorces
Et loin du vice absurde et de ses faibles jeux
Firent notre secret flamboyant et neigeux.
Car la vérité dort, invisible, farouche,
Avec ce gros doigt d'or dressé contre sa bouche.
Taisons-nous, sourions, aimons-nous mollement.
J'écris ces vers auprès du coeur de mon amant.

(non repris en volume)




 Le texte peu déchiffrable, pourrait évoquer un brouillon d'un fragment d'Un Ami dort.









Beaux amants, enlacez vos prénoms dans le sable
Gravez-les dans l'écorce et le plâtre des murs
Témoignez beaux amants de cet intarissable
Source chaude en chemin vers les couples futurs.

Par un marbre d'orgueil les rois qui s'éternisent
Vous offrent le prétexte à vous éterniser
Si votre encre pâlit et les marbres se brisent
Il nous en restera la tache d'un baiser.

Enlacez vos prénoms comme firent vos membres
Inscrivez n'importe où la gloire du moment
Et que le solitaire au papier de vos chambres
Déchiffre la fureur de vos enlacements.

(in Clair-obscur)




Suceurs




Période de Querelle (variante et apparentés)


 
Ah mon Dieu 


 

















Sans culotte



 Sur papier à en-tête de l'hôtel Excelsior à Venise


Annotation: origine du terme "sans culotte". Verrières : vous pouvez mettre votre giberne par devant et vous appuyer par derrière au mur. Sinon vous ne m'apparaîtrez pas comme un sans culotte.  Ange Pitou est le titre d'un roman de Dumas qui commence au début de la révolution.
 

Années 50

Fête galante




Le baiser



Jeunes démons






Années 60


Le cuisinier de Montargis


Le cuisinier de Saint Moritz


Inamorati



Servir chaud


Le touriste