jeudi 3 janvier 2019

DOS PASSOS Le corps d'un américain "1919"





Attenduquele Congrèsdesétatsunis parunemotioncontradictoirevotée le4èjourdemars apermisau Minstèredelaguerre de rapatrier aux étatsunisle corps d'unAméricainmembreducorps-expéditionnaired'europe quiaperdulaviependantlaguerremondialedontl'identitén'apuêtreétablie pour inhumation dansl'amphitéâtremémorialducimetièrenationald’arlingtonvirginie

      Dans la morgue en carton goudronné de Chalons-sur-Marne dans la puanteur de chlore de citron et des morts, ils ont choisi une boîte de pin qui contenait tout ce qui restait de
      plouf-plouf plein d'autres boîtes de pin empilées ici remplies de ce qu'on a pu racler de Richard Roe
      et d'autres ou de personnes inconnues. Un seul pourra y aller. Comment est-ce qu'ils ont choisi John Doe ?
     Gaffe que ça soit pas un nègre, les gars,
     ni un rital ni un youpin,
     comment être sûr que c'est du cent pour cent quand tout ce que t'as c'est un sac de toile plein d'os et de boutons de bronze à relief d'aigle et une paire de bandes molletières
     … et les relents étouffants du chlore et l'odeur gerbante de décomposition des morts de l'an passé…

      Ce jour était trop lourd de sens et de tragique pour applaudir. Silence, larmes, chants et prière, tambours en berne et musique douce instrumentalisaient ce jour de consensus national.

     John Doe est né (big-bang de sang amoureux bouillonnement jaillissant entre un homme seul et une femme seule qui titubent ensemble
     et un mauvais sommeil de neuf mois résolu dans l'angoisse et l'effroi et la douleur et le sang du bordel de la naissance). John Doe est né
     et a été élevé à Brooklyn, à Memphis, au bord du lac de Cleveland, Ohio, dans la puanteur des entrepôts à Chicago, à Beacon Hill, dans une vieille maison de brique d'Alexandria Virginia, à Telegraph Hill, dans un manoir Tudor à demi écroulé de Portland la cité des roses,
     dans l'hôpital que le vieux Morgan finança sur Stuyvesant Square,
     sur les rails du chemin de fer, dehors près du club de golf, dans une baraque de location d'une banlieue exclusivement résidentielle ;
     rejeton d'une des familles les plus en vues sur le plan social, premier prix du concours du plus beau bébé de Coronado Beach, champion de billes à l'école primaire de Little Rock, crac de l'équipe de basket au lycée de Bonneville, demi-de-mêlée à la Maison de Redressement, qui sauva le gosse du sheriff de la noyade dans la petite rivière Missouri invité à Washington pour être photo graphié serrant la main du Président sur les marches de la Maison Blanche ; –

     bien que ce fût un temps de deuil, pareil assemblage se para pourtant d'une touche de couleur. Dans les loges on vit les uniformes de cour des diplomates étrangers, les galons dorés de nos propres armées et marines comme de celles de nos alliés, le noir conventionnel des costumes de deuil des hommes d'état Américains, les fourrures multicolores et les écharpes des mères et des sœurs en larmes, le gris et bleu des soldats, des marins, la rutilance des instruments de musique, et le noir et blanc d'un chœur en tenue de cérémonie

     commis-serveur rude moissonneur garçon-porcher boy-scout groom astiqueur en chef du Kansas occidental à Saratoga springs, lapin de bureau chasseur maraîcher poseur de lignes téléphoniques débardeur bûcheron apprenti plombier,
     travailla comme exterminateur pour une firme de Union City, remplit des pipes dans une fumerie d'opium à Trenton, New Jersey
     Foyer de Jeunes Travailleurs secrétaire, agent express, chauffeur routier, mécanicien Ford, vendit des livres à Denver, Colorado : Madame, voudriez-vous aider un jeune homme à réussir ses études ?

     Le président Harding, avec une déférence que semblait accroître son envolée vers l’extrême, achevait son discours :

      Nous voici réunis pour célébrer cet hommage impersonnel ;
      le nom de celui dont le corps repose devant nous s’est évaporé avec son âme impérissable…
      exemplaire soldat de notre démocratie représentative, il s’est battu et il est mort dans la certitude de défendre la justesse irréfutable de la cause de son pays…

demandant en levant la main aux milliers réunis dans le son de sa voix de s’unir à sa prière :

      Notre père, que ton nom soit sanctifié…

     Nu, il fut incorporé dans l’armée ;
     ils l’ont mesuré, pesé, on a vérifié que ses pieds n’étaient pas plats, pressé son pénis pour voir s’il n’avait pas la chtouille, regardé dans l’anus pour dénicher tes hémorroïdes, compté tes dents, tousse ! écouté le bruit du cœur et des poumons, fait lire les lettres sur le tableau, classé tes urines et ton intelligence
     donné un brevet d’aptitude pour l’avenir (âme impérissable)
     et une plaque d’identité portant son matricule pour se la pendre autour du cou, présenté la tenue réglementaire de campagne, la conserve pour la ration, un exemplaire du code de régulation militaire.
     GaAAr’à vous rentre le bide connard efface ce sourire de ta gueule, regarde droit devant, tu te crois à la kermesse de la paroisse, ou quoi ? Enavant-ARCHE.

     John Doe
     et Richard Roe et d’autres ou un autre. Inconnu
     exercé au pas de charge, manuel de tir, mange merde, instruit à saluer, à soldater, à glander aux latrines, interdit de fumer sur le pont, garde-côte transatlantique, quarante homme et huit chevaux, inspection du petit bout et pointage des shraphnels et sifflement aigu des balles peignant l’air et tac-à-tac migraineux de la mitraille boue poux masque à gaz gratouille.
     Eh mec dis moi comment retrouver mon unité.

     John Doe avait une tête
     pour vingtfichues années intensément les nerfs des yeux des oreilles du palais de la langue des orteils des aisselles, la sensation de la chaleur vibrante des nerfs sous la peau inondant les circonvolutions du cerveau de douleur douceur chaud froid mien peut doit pas dictons à la une des quotidiens :
     Tu ne chercheras pas le quotient dans tes tables de multiplication, Voici venu le temps pour les hommes de bonne volonté de toquer une unique fois à la porte du voisin, C’est la belle vie si Kek Gemantape, Les cinq premières années c’est Sécurité Prime, Suppose qu’un boche droit ou pas ait tenté de violer ton mon pays, Prends-les jeunes, Ce qu’il ignore leur fait pas de mal, L’ouvre pas, Il l’a cherché il l’a eu, Ce pays appartient aux blancs, Casse ta pipe, Parti à la conquête de l’ouest, Si ça ne te plaît pas tu peux le niquer
      Dis mon pote tu sais pas comment je pourrais retrouver mon unité ?

      Peux pas m’empêcher de sursauter quand ça explose, me filent la courante ces trucs. J’ai perdu ma plaque d’identité en nageant dans la Marne, en me frottant à un gars qui attendait qu’on l’épouille, au lit avec une certaine Jeanne (Photo d’amour d’un rêve érotique qui capote commencé avec le salpêtre dans le café finissant au dispensaire prophy) ; -
     Dis soldat pour l’amour de dieu tu peux me dire comment retrouver mon unité ?

     John Doe
     son cœur qui pompe
     vivant silence du sang qui cogne dans les oreilles
     à genoux dans la clairière d’une forêt d’Oregon où les courges enfoncent leur couleur citrouille dans les yeux injectés de sang et la rouille des arbres d’automne et les sauteurs teinte bronze qui bondissaient à travers l’herbe sèche, où de petits escargots rayés pendaient à l’envers des jeunes pousses et le bourdonnement des mouches, les guêpes vrombissantes, la vibration de basse des bourdons, et les bois qui sentaient le vin les champignons et les pommes, l’odeur de miel de l’automne, qui se mélange au sang,
     et j’ai jeté casque et sac moite pour m’allonger à plat dos sous le soleil de plomb qui me léchait la gorge et la pomme d’adam et la peau tendue sur le sternum.

     L’obus portait son matricule.

     Le sang imprégna la terre.

     L’état signalétique des services tomba du classeur quand le sergent-major se bourra la tronche le jour où il fallut remballer dans l’urgence et quitter le cantonnement.
     La plaque d’identité avait coulé au fond de la Marne.

     Le sang imprégna la terre, la cervelle sortit du crane fracturé, léchée par les rats des tranchées, le ventre gonfla abritant des générations de mouches à viande,
     et le squelette incorruptible
et les restes secs des viscères et la peau empaquetée de khaki

     ils allèrent à Chalons-sur-marne
     et couchèrent soigneusement la chose dans un cercueil de pin
     et l’emportèrent au paradis de la patrie dans un vaisseau de guerre
     et l’enterrèrent dans un sarcophage à l’Amphithéâtre du Souvenir du Cimetière National d’Arlington
     et le drapèrent du précieux drapeau
     et les joueurs de bugle poussèrent la sonnerie aux morts
     et M. Harding pria Dieu et les diplomates et les généraux et les amiraux et les gros bonnets galonnés et les dames élégantes tout droit sorties des colonnes mondaines du Washington post se figèrent dans une immobilité solennelle
     en songeant combien c’était douloureusement beau de voir cette Vieille Bannière de la patrie bénie au son des bugles qui sonnaient aux morts et la triple salve leur vrilla les oreilles.

     A l’endroit où aurait dû se trouver sa poitrine ils épinglèrent
     la médaille du Congrès, la Croix de Guerre, la médaille militaire, la Croix de guerre belge, la médaille d’or italienne, la Vitutea militara envoyée par la Reine Marie de Roumanie, la Croix d’honneur Tchécoslovaque, la Virtuti Militari polonaise, les lauriers envoyés par Hamilton Fish Jr de New York, et les bandes de perles offertes par la délégation des indiens d’Arizona, parés de plumes et de peinture de guerre. Tous les résidents de Washington apportèrent des fleurs.

     Woodrow Wilson amena un bouquet de coquelicots.

lundi 24 décembre 2018

voeux 2018

 Merry Christmas

 Mc Bride Fraternisation

 Joyeux Noël



jeudi 6 décembre 2018

elegie héroïque

En passant un des chefs-d’œuvre du XXè siècle, 1916
Alfredo Casella


mardi 27 novembre 2018

La canaille



 
Dans la vieille cité française
Existe une race de fer
Dont l'âme comme une fournaise
A de son feu bronzé la chair.
Tous ses fils naissent sur la paille,
Pour palais ils n'ont qu'un taudis.
C'est la canaille, et bien j'en suis. 

 
Ce n'est pas le pilier du bagne,
C'est l'honnête homme dont la main
Par la plume ou le marteau
Gagne en suant son bout de pain.
C'est le père enfin qui travaille
Des jours et quelques fois des nuits.
C'est la canaille, et bien j'en suis. 


C'est l'artiste, c'est le bohème
Qui sans souffler rime rêveur,
Un sonnet à celle qu'il aime
Trompant l'estomac par le cœur.
C'est à crédit qu'il fait ripaille
Qu'il loge et qu'il a des habits.
C'est la canaille, et bien j'en suis. 


C'est l'homme à la face terreuse,
Au corps maigre, à l'œil de hibou,
Au bras de fer, à main nerveuse,
Qui sort d'on ne sait où,
Toujours avec esprit vous raille
Se riant de votre mépris.
C'est la canaille, et bien j'en suis. 


C'est l'enfant que la destinée
Force à rejeter ses haillons
Quand sonne sa vingtième année,
Pour entrer dans vos bataillons.
Chair à canon de la bataille,
Toujours il succombe sans cris.
C'est la canaille, et bien j'en suis.


Ils fredonnaient la Marseillaise,
Nos pères les vieux vagabonds
Attaquant en 93 

Les bastilles dont les canons
Défendaient la muraille
Que d'étrangleurs ont dit depuis
C'est la canaille, et bien j'en suis. 


Les uns travaillent par la plume,
Le front dégarni de cheveux
Les autres martèlent l'enclume
Et se saoulent pour être heureux,
Car la misère en sa tenaille
Fait saigner leurs flancs amaigris.
C'est la canaille, et bien j'en suis. 


Enfin c'est une armée immense
Vêtue en haillons, en sabots
Mais qu'aujourd'hui la France
Appelle sous ses drapeaux
On les verra dans la mitraille,
Ils feront dire aux ennemis :
C'est la canaille, et bien j'en suis.


 Paroles et musique de J. Darcier et J.B. Clément (1871).

 

lundi 26 novembre 2018

les fusillés de 1915 janvier à mars v2

" Pour maintenir l’esprit d’obéissance et la discipline parmi les troupes, une première impression de terreur est indispensable." Pétain, 1915


1915


 exécution d'un déserteur (date inconnue)

Janvier

 

Le 2 janvier 1915, Haoussine Ben Guidoun, né en 1895 à Aïn-El-Hadjar (Algérie), Tirailleur au 2è Régiment de marche de tirailleurs algériens, 19è Cie, condamné par le CG de la 37è D.I. est exécuté à Château-D'Offémont (Oise) à 7 heures.
Notes d’audience : « Au lever du jour, le sergent est venu me trouver et m’a fait des propositions contre nature en offrant cinq francs. Je lui ai dit de s’en aller ; le sergent a insisté et a offert une seconde pièce de cinq francs. Alors, jeune soldat ne sachant pas comment faire pour m’en débarrasser je me suis tiré ce coup de fusil dans la jambe. »
Sergent Taïeb Aliziane : « Ben Guidoun était arrivé deux jours avant. Il a passé deux nuit à ma section. La première nuit il est allé au petit poste avec son caporal. Le 2è jour je suis allé faire une reconnaissance avec un officier. Au retour, j’ai rencontré un brancard sur lequel se trouvait Ben Guidoun. »
« Le président met le témoin au courant des faits odieux que signale l’inculpé sur son compte. Le sergent réplique qu’il n’a pas ces habitudes honteuses, qu’il est d’ailleurs connu à la Cie depuis qu’il y est. Et puis cela n’aurait pas été possible puisqu’il n’avait jamais été seul avec ben Guidoun pendant les deux jours que ce tirailleur a passé à sa section.


Marcel Théodule Louis Lefèvre, né le 9 juin 1888 à Paris 3è, Employé de commerce domicilié à Saint-Maur-des-Fossés (94), soldat au 76è R.I., prend part  aux premières offensives françaises en Lorraine puis au repli sur l'ouest de la Meuse où il tient position près de Lachalade. La trace du jugement a disparu. Il est condamné à mort pour "abandon de poste en présence de l'ennemi" et passé par les armes à Lachalade, Meuse, le 4 janvier 1915. Le 21 mars 1920 il reçoit à titre posthume la Médaille Militaire et Croix de Guerre avec étoile de bronze.


Jean-Marie Ruga, né le 11 mars 1885 à Lyon 6è, soldat au 140è R.I. Son père, d’origine italienne, est plâtrier. En 1906, il est déclaré bon pour le service mais il est mentionné sur sa fiche matricule qu’il est absent. Il est incorporé en 1907 au 75e régiment d’infanterie. Il exerce alors la profession de peintre-plâtrier. Soldat de 2e classe, il est promu sapeur, puis sapeur de première classe. Lorsqu’il est mis en congé en 1909, il obtient un certificat de bonne conduite.
Il est rappelé à l’activité lors de la mobilisation, et incorporé au 159e régiment d’infanterie. Hospitalisé à Besançon, il sort du dépôt de convalescents le 9 octobre mais ne rejoint pas son régiment.
Il est déclaré déserteur et meurt à Authon-du-Perche, en Eure-et-Loir, le 5 janvier 1915. Voici dans quelles circonstances… Depuis quelques jours un militaire avait été signalé, rôdant à Saint-Bomer, Soizé et Authon-du-Perche, demandant la charité. Une battue est organisée par la gendarmerie de La Bazoche-Gouët. Ruga est arrêté au hameau de La Borde à Soizé. Il prétend être hospitalisé à Authon et avoir l’autorisation de sortir. Dans le bois de Malaize, il attaque le gendarme qui le détient. Celui-ci tire une première fois en l’air, puis une seconde fois, blessant le soldat. Ruga est acheminé vers l’hôpital d’Authon mais décède pendant le trajet.


Le 5 janvier1915 Alphonse Marcellin Massot-Pellet, né de père inconnu le 13 janvier 1887 à Marseille (13), soldat de 2è classe au 40è R.I., est porté disparu le 21 décembre 1914 condamné par le CG spécial de la 30è D.I.  pour "abandon de poste en présence de l'ennemi" (absence de dossier de jugement dans les archives) est exécuté le jour même à 15h30 au bois de Florges à Chattancourt (Meuse)


Auguste Auroy, né le 5 juillet 1884,à Chambérat dans l'Allier, brancardier au 98è R.I.
Indication au JMO du 98è RI à la date du 6 janvier 1915 : "A 15h35 le soldat Auroy a été fusillé". Pas de trace de procédure. Sa fiche de décès le donne comme « fusillé » aux Loges (Oise)


Cyr Camille Augustin Marie Roques est né à Saint-Cirq (Tarn et Garonne) le 12 mars 1894, cultivateur, célibataire, sergent au 11è R. I. Il participe aux grandes batailles dont Bertrix, la Marne où il avait été blessé à une cuisse le 10 septembre. La balle n’ayant pas été extraite, il ne peut plus marcher au pas gymnastique. Le 20 décembre 1914 lors d’une offensive aux environs de Mesnil-les-Hurlus, il disparaît pendant une heure et revient blessé à un doigt. On l’accuse de s’être mutilé, version qu’il réfute puis qu’il fait sienne dans une lettre du 4 janvier 1915 dans laquelle il demande « à rejoindre son corps et jure de rattraper son honneur perdu ». Malgré des états de services irréprochables Cyr Roques est déféré le 6 janvier devant le conseil de guerre du quartier général de la 4è armée, condamné par trois voix contre deux, grâce au témoignage expert du médecin principal de l’hôpital d’évacuation n°38, Alexis Buy. Il est fusillé le 7 janvier 1915 à 8h à Châlons-en-Champagne. avec trois autres soldats. Son nom figure sur le monument aux morts de Saint-Cirq.
Romain Beigbeder, né le 22 janvier 1888 à Louvy-Juzon (Basses-Pyrénées), journalier à Sévignac, soldat au 83è R.I. « Le soldat Beigbeder a servi jusqu’à ce jour à la 11è Cie d’une façon irréprochable, c’était un bon soldat ». Contraint de sortir de son abri pour effectuer une recherche commandée par son caporal, il aurait trébuché et saisi son fusil par le canon au moment où le coup partit. Il est condamné pour abandon de poste le 10 décembre à Perthes par le CG du QG de la 4è Armée, victime du Dr Buy.
Louis Dominique Henri Pardimène, né le 15 juillet 1880 à Barzun (Basses Pyrénées), courrier postal à Pontacq (précédemment meunier), marié, deux enfants, soldat du 83è R.I. 3è Cie, relevé de punition vide.
« on commande en avant de suite. Je reviens sur mes pas prenant le fusil de la main gauche et une trousse de cartouches à la main droite et je poursuis le bord de la tranchée gauche pour atteindre ma section. Au bout de quelques mètres je sens une secousse de ma main droite la trousse de cartouches tombant sous le coup je saute dans la tranchée et c’est alros que je sens vivement ma blessure aux deux doigts de la main droite. Aussitôt il y a les militaires [du] 209 dont je me trouvais dans la tranchée me trouvant un peu évanoui. Ils m’ont conseiller de partir vers la ferme pour me faire soigner. » Examiné par le Dr Buy, Pardimène est condamné (4 voix contre une) pour abandon de poste commis le 20 décembre 1914 à Somme-Suippes. « Le soldat Pardimène, après avoir été blessé s’était rendu directement à l’ambulance. Il a dû être atteint par une balle qui a pu lui enlever la phalange de l’index et provoquer une déchirure assez profonde au médius. Pas de témoins. Le soldat Pardimène était un bon serviteur, zélé et courageux. »


Etienne Miquel, né le 3 août 1890 à Ascou dans l'Arriège, cultivateur, marié, père de deux enfants, du 59è R.I. est aussi victime des certificats polycopiés du Dr Buy :
 
 
Cet homme a beau se défendre auprès de son commandant (le 24 décembre 1914) :
« Le combat s’est livré vers 5 heures commençant étant déployé en ligne de tirailleurs vers l’ennemie, nous fesions des bons de 50 metres le dernier bon que nous avons fait avant dêtre blessé nous étions en ligne de tirailleurs dans le fossé de la route de pertes le commandant de section commande en avant marche pour toute la section, ayant fait 50 mètre il rappelle la section allé tout le monde s’est couché a pla ventre me faisant un petit abri pour m abriter la tête au moment que j’arrange la terre avec les mains une balle explosive vient m’éclater a coté de la main, O je dis a mes camarades je suis blessé a la main ils mon dit va ten dessuite on te ferait le pensement mais nous ne pouvons pas car il pleut trop de balles alors je suis passé vers le poste du Colonnel qui avait le poste de secours dessuite que je suis arrivé on ma fait le pansement. Croyez mon Commandant que depuis le début de la guerre j’ai fait jusquici toutes les batailles et croyez que je n’aurai pas eu cette odaste de mêtre blessé moi même ce que je demande d’être soigné rapidement afin de regagner le front. Je vous salue. »
Le commandant transmet un avis élogieux : « s’est toujours acquitté avec zèle et conscience de sa tâche et s’est très brillamment tenu dans le rang au cours des différents combats auxquels il a assisté. » accompagné d'un livret de punitions vierge, il ne faut pas plus de la parole légère du médecin Buy pour que Miquel soit fusillé le même 7 janvier à Châlons sur Marne.
La demande de révision présentée par sa veuve est rejetée par le garde des sceaux le 29 décembre 1936. L’ex-sergent Buscail, témoin le plus direct, qui n’a rien vu à cause du brouillard continue à bien servir sans le moindre remords l’administration en mentant sous serment et en interprétant la pensée des morts : « cela a été de la stupeur à la compagnie, mais enfin personne n’a pensé qu’il pouvait y avoir là une erreur judiciaire. »


Augustin Bacalou, né le 7 octobre 1890 à Neuves-Maisons (Meurthe-et-Moselle)
Comme le prouve sa fiche de décès, ce sapeur du 10è régiment du Génie, né à Neuves-Maisons (Meurthe et Moselle) le 7 octobre 1890, à été victime d'une exécution sommaire : "Tué d'une balle par un officier auquel il refusait l'obéissance", le 9 janvier 1915 à Stenestrate (Belgique). Le nom de l'assassin n'est pas mentionné.

83 exécutions sommaires ont été débusquées par des anonymes, en sachant que la plupart n'ont laissé aucune trace. Le chiffre des soldats exécutés sans procès est aujourd'hui inconnu.Un exemple transmis par une personne qui l'avait elle-même entendu de membres de sa famille :
« Il s’agit du régiment de Saint-Malo, le 47ème je crois, en transfert entre deux points du front, des coups de fusils sont tirés par les soldats, sans qu'il y ait de blessés. Quand le train arrive le colonel qui commande le régiment fait aligner les hommes et contrôler les cartouchières, ceux à qui il manque des cartouches sont mis à l'écart puis le colonel ordonne de former un peloton face à eux et les exécute ».


Jules Auguste Hofft, né le 10 novembre 1887 à Dunkerque, soldat au 41è R.I.
Le 3 janvier 1915, au cantonnement de Basseux, le soldat Hofft se présente au Commandant de la Cie en demandant à parler au colonel : « Je demande à aller au rapport du colonel, je veux qu’on me donne des souliers, les miens prennent l’eau ; depuis cinq mois que je suis en campagne, j’ai bien droit à une paire de souliers ». Une distribution de souliers ayant justement été faite aux chefs de section,le Lt Aubry engage Hofft à s’adresser à l’adjudant Dumas, dont il s’avère qu’il n’avait pas procédé à la distribution. Quand Dumas croise Hofft rentrant à son cantonnement, il l’interpelle en lui reprochant d’avoir posé une réclamation non fondée et lui intime d’aller attendre la distribution. Comme Hofft part dans la direction opposée, Dumas l’attrape par le bras pour le ramener. Hofft se répand alors en invectives, [rapport Dumas : « Immédiatement il prend comme prétexte que je l’ai bousculé et que si j’étais civil il me ferait mon affaire »] le scandale pour la hiérarchie étant que la scène se passe en pleine rue et devant témoins. Le lt Aubry décide alors Dumas à envoyer Hofft « à titre de punition » avec le peloton de la 4è Cie qui devait monter aux tranchées dans la soirée. Dumas tente de se décharger de la tâche sur un subalterne, le caporal Fleury : « le 3 janvier courant vers 15 heures, l’adjudant Dumas m’a commandé de faire rentrer à son cantonnement le soldat Hofft alors que celui-ci était à se faire remarquer sur la rue. j’ai sorti sur la rue pour le faire rentrer mais ce dernier est venu un bout de chemin mais est resté à quelques mètres de l’entrée. L’adjudant est arrivé à ce moment et la commandé au soldat Hofft de se mettre en tenue pour aller aux tranchées. Celui-ci a refusé formellement en répondant « non je refuse ». Alors ce dernier s’est mis à insulter l’adjudant en le traitant de lâche et de fainéant [vaurien] et disant [« si je retourne dans la tranchée ma première balle sera pour toi »]. Alors l’adjudant m’a commandé de le faire conduire au poste de police. J’ai commandé quatre hommes et je l’ai fait conduire à cet endroit. »
Hofft est traduit le 11 janvier1915 devant un conseil de guerre spécial du 41è R.I. et condamné à mort pour « refus d'obéissance en présence de l'ennemi, outrages et menaces envers un supérieur à l'occasion du service ». Hofft est fusillé le jour même, 11 janvier 1915 à Wanquetin (Pas-de-calais). Le curieux PV d’exécution atypique, qui omet l’heure précise « Le condamné est mort avec résignation et dignité. Il était assisté de M. l’Aumônier catholique Berthelot ». Son nom apparaît sur le monument aux morts de Rosendaël (Dunkerque).
Un article du « Nouvelliste » en date du 6 octobre 1921 paraît avoir semé un vent de panique dans les ministères, donnant lieu à un rapport « confidentiel » de commissaire du gouvernement au tribunal militaire de Renne, s’empressant de transmettre que la condamnation paraissait justifiée, même si les minutes du procès sont perdues...


Joseph Charles Henri Dewilde, né le 27 janvier à Cassel (Nord), ouvrier agricole, marié, deux enfants, soldat au 3è BMILA
CG de la 31è DI, jugé avec le soldat Marcel Néel (15 ans, peine suspendue puis révoquée après 2è condamnation)
Rapport du Lieutenant André :« Le 5 décembre 1914, la Cie occupe la tranchée du canal de l’yser, à 300m environ à gauche de la maison du « Passeur »… A 15 heures elle donne l’assaut à un élément de tranchée allemande. Les hommes n’apportent pas beaucoup d’entrain dans cette attaque, il faut multiplier les exhortations et les menaces. Deqilde est de ceux qui résistent à se porter en avant ; il se cache derrière les abris… La nuit vient, le sous-lieutenant Arrighi voit Deqilde, une main enveloppée dans un mouchoir se porter en arrière… Deqilde est supposé blessé et évacué. Néel reste introuvable ; personne ne l’a vu participer à l’attaque : il a dû quitter la tranchée ou se dissimuler dans un des nombreux trous d’obus à proximité des tranchées. » Le 9 décembre vers 10 heures, Néel rejoint la Cie, suivi à 15 heures de Dewilde, lequel ne présente aucune trace de blessure. Tous deux racontent s’être perdus, avoir été ramassé par des zouaves (Dewilde) et s’être retrouvés au poste de secours des brancardiers du bataillon, employés à transporter des blessés jusqu’au 9 décembre. Le sergent-major Hervier confirme avoir trouvé les deux hommes, le 6, traversant la cour de la ferme où est installé son poste de secours. Néel affecte de boiter fortement mais Dewilde se propose spontanément pour aller aider à relever les blessés. Il n’a pas la main enveloppé, et aucun des deux hommes ne présente la moindre blessure. A l’appel du soir du10 décembre, Dewilde et Néel sont de nouveau manquants. Ils ont quitté, équipés et en armes, la Cie vers 15 heures, déclarant aux camarades se rendre au poste de secours afin d’aller chercher auprès du sergent-major brancardier, un billet attestant de leur présence du 6 au 9 à son poste de secours.
Lorsqu’ils sont ramenés à leur régiment, en civil, par la prévôté de la 38è division le 20 décembre, il ressort de l’ordre de conduite, qu’ils ont été arrêtés (dénoncés à leur passage dans une auberge) le 11 décembre vers 17h entre Woessen et Poperinghe, ayant déjà dissipé « tout ce qui leur avait été remis pour le service, armes complètes, effets d’habillement… objets de campement, vivres de réserve, munitions ». Selon Néel, qui lui, avoue son intention de déserter, il aurait été entraîné par Dewilde le 10 décembre, car celui-ci parlant le flamand lui aurait dit pouvoir se procurer des vêtements civils dans une ferme des alentours.
« Dewilde ne semble pas en être à son coup d’essai : le 9 novembre 1914, à la suite de l’attaque de la ferme de la Nacelle, Dewilde ne reparaît pas ; il est supposé blessé et évacué. D’après quelques vague renseignements recueillis auprès de ses camarades, le lendemain, 10 novembre, il se présente à la Cie sans une égratignure. L’affaire n’a jamais été éclaircie. Les disparitions inexpliquées, les blessures bizarres des mains et des bras augmentent depuis quelques temps dans des proportions inquiétante à la Cie et au Bataillon. : le nombre des évacués sur le dépôt d’éclopés est hors de proportion avec l’effectif se rendant aux tranchées. L’esprit actuel est franchement mauvais.Les hommes ont peur, toutes les lâchetés sont à craindre. Il y a là une situation contre laquelle il importe de réagir immédiatement avec la dernière rigueur, si on ne veut pas voir les effectifs fondre d’une façon exagérée. »


fusillé le 12 janvier 1915 à Poperinghe (Belgique) 10 heures (avec deux heures de retard par rapport à l’ordre donné).


Emile Gabriel Péré, né le 1er octobre 1882 à Tarbes, caporal au 206è R.I. victime d'un "incident de discipline" ou "mort de suite de blessures" à Nancy trouve-t-on dans les bases qui y font référence. Ce héros dit "Jean Gros", mort pour la France, apparaît comme l'auteur d'une exécution sommaire, de deux dans l'intention, la seconde s'étant retournée contre son auteur. D'aucuns, partisans sans doute des justiciers auto-proclamés, préfèrent parler pudiquement d'un "drame de l'alcool".
Citation du message de Bretelles jaunes sur le Forum Pages 14-18 :
un caporal du 206e, mort dans une formation sanitaire à Nancy le 12 janvier 1915 suite à un "incident de discipline" il ne peut pas y en avoir trente six … il s’agit donc, c’est plus que probable, de l’homme dont Marc Delfaud, téléphoniste au 206e, évoque la tragique mésaventure dans ses carnets (pp. 117-118).
(Source : Marc DELFAUD, Carnets de guerre d’un hussard noir de la République, éditions italiques, 2009, 680 p.)

Samedi 9 janvier
… Peu après arrive un message informant la brigade qu’un officier d’artillerie vient de tuer à coups de revolver un fantassin du 206 à Champenoux.
Des détails nouveaux arrivent bientôt, concernant cet assassinat. Tout d’abord le rapport médical, qui vise évidemment à couvrir l’officier : un homme a été blessé d’un coup de revolver par un officier d’artillerie à la suite d’un incident. L’homme a une plaie à l’estomac et paraît gravement atteint. Il a été dirigé sur l’hôpital de Nancy. Puis c’est le rapport du capitaine Deschamps, à la compagnie duquel appartient la victime : "Un caporal et un homme, tous deux ivres, sortaient d’un cabaret de Champenoux. Un officier d’artillerie les rencontra, et les hommes étant rentrés en rébellion, l’officier tira sur l’un d’eux un coup de revolver. Le blessé a été évacué. L’autre a été incarcéré à la prison d’Essey "…

Dimanche 10 janvier
… J’ai appris ce matin de nouveaux détails sur le drame de Champenoux, lesquels pour n’être pas officiels ne s’en rapprochent que davantage de la réalité: un caporal et un homme de la 24e sortaient d’un cabaret de Champenoux fortement éméchés. Un lieutenant d’artillerie vint à passer et leur fit une observation qui fut assez mal reçue. Furieux, l’officier fit appréhender le soldat et le fit ligoter. Ce que voyant, le caporal prit son couteau pour trancher les liens. Ce que voyant, le lieutenant eut peur et abattit l’homme à coups de revolver. L’infortuné est mort maintenant. Il était père de famille. Quant au meurtrier, il ne sera pas inquiété : n’est-on pas en guerre ? Telles sont les méthodes en usage dans l’armée française.
On regrette de ne pas connaître les patronymes des deux autres acteurs du drame !


Louis Mardochée Lévy, né le 8 août 1884 à Bayonne, célibataire, coiffeur, soldat au 49è R.I. a été condamné par le CG  de la 36è division, et fusillé le 15 janvier 1915 à Glennes (Maizy) (02) pour abandon de poste. De nombreux témoins entendus après la guerre s'accordent à dire que Lévy n'avait pas toute sa tête et qu'il n'aurait jamais du partir à la guerre. 
De plus le Rabbin qui l'assistait lors de son exécution écrivait le 18 mars 1927 : « j’ose jurer que si il n’avait pas été juif il n’aurait pas été poursuivi et traduit devant le conseil de guerre. Il y avait alors dans certains éléments du 18ème CA de l’antisémitisme, de la prévention contre les israélites et j’en ai été moi-même victime ».


François Auguste Salmon, né le 7 novembre 1882 à Paris 19è, journalier à Versailles, soldat au 271è R.I. 21è Cie, condamné par le CG de la 60è D.I., pour abandon de poste et outrage envers un supérieur. Il donnait pourtant au début du conflit toute satisfaction à ses supérieurs en tant qu’agent de liaison, gagnant même leur confiance par sa gaieté, jusqu’à un changement de Cie après lequel il aurait commencé à multiplier les actes irrationnels, tenant de se faire passer pour fou.
Jules le Cozie, sergent, dénombre 3 abandon de poste successif de Salmon, le 22 décembre, vers 9h du soir aux tranchées de 1ère ligne, le 23 décembre vers 7h du soir et le 28 décembre vers 20h30 (à chaque fois il reparaît au matin). Il ajoute : « Salmon a pris l’habitude de faire des réponses « à côté ». J’ai l’impression qu’il fait l’idiot. Un jour, je lui ai demandé pouruqoi il faisait si mal son service. Il m’a répondu : « Je suis dégoûté ». Je sais d’autre part qu’il a dit à son camarade Guyomard qu’il « connaissait le truc ».
Guyomard : « Salmon s’arrangeait toujours pour ne rien faire et échapper aux corvées. Un jour dans un boyau de 1ère ligne où nous étions de garde, j’ai dû avec le soldat Le Derf, empêcher Salmon de se défiler ».
Charles Barbier,sergent : « Le 29 décembre, j’étais de garde au poste de police… on y amena le soldat Salmon ; le lendemain matin il chercha à s’évader. Comme je m’y opposais, il dit en parlant de moi en présence des sentinelles : « Celui-là est un con comme les autres » puis il me traita de vache, fumier [« Tais-toi, fumier de vache » exactement selon deux témoins], ajoutant « Si j’avais une pierre, je la lui foutrais dans la gueule ».
Lorsque le Président du CG demande à Salmon s’il a quelque chose à ajouter, il répond :
- Merci, rien pour mon cheval.

Salmon, fusillé le 18 janvier à Suippes, à 2 heures [?}sera plus tard compté au nombre des Morts pour la France. (« tué à l’ennemi »)
En janvier 1915, le caporal Maupas, futur fusillé, écrit à sa femme (sur l'exécution de Salmon d'après les recoupements d'Offenstadt) : « C'est lugubre cette cérémonie : 10 000 hommes, baïonnette au canon, ce roulement de tambour, ces 12 coups de feu, ah là là ! Puis ce défilé devant ce fusillé, que c'est effrayant. »



Henri Louis Turgia, né le 1er mai 1883 à Paris, peintre en bâtiment, marié, soldat au 226è R.I. 22è Cie
Déjà condamné au civil pour outrage à agents, violences à particulier et insoumission, puis le 17 janvier 1915 pour outrage à un supérieur en dehors du service (peine suspendue) :
Turgia : « A la suite de ma condamnation du 17 janvier 1915 , j’ai été versé au 226è… J’ai donc été ramené à Cambligneul où il a été décidé que je serai équipé et armé au 226è. Le lieutenant commandant la 22è Cie s’est mis en devoir de le faire, mais comme je croyais pouvoir faire appel de la condamnation qui me frappait, j’ai refusé d’être armé et équipé pour partir avec le bataillon qui devait aller prendre les tranchées à une heure du matin. Ceci se passait le mercredi 20 courant (20 janvier 1915). Je regrette mon acte mais j’étais persuadé que j’avais le droit d’appeler du jugement qui avait été prononcé contre moi. Si j’avais su, comme vous me l’apprenez que ce droit est supprimé pendant la durée de la campagne, je n’aurais pas refusé d’obéir. »
CG de la 70è D.I. (23 janvier) fusillé le 24 janvier 1915 à Camblain l’Abbé (Pas de Calais). 7H30. « Tué à l’ennemi », Mort pour la France.
Edouard Joseph André, né le 22 octobre 1891 à Manille (Philippines), mécanicien à Metz, célibataire, soldat au 24e R.I., engagé volontaire, relevé de punitions : néant
Une curieuse note mélangeant des éléments sans rapport aucun avec l’affaire « à titre de renseignement » adressée au commissaire-rapporteur par le colonel Pineau, commandant le 24è, figure dans le dossier. Elle représente bien l’esprit de l’époque et la méfiance des officiers envers les potentiels traîtres des régions occupées : « Le médecin chef de service m’a rendu compte que le soldat André a été évacué d’Hermenonville le 25 octobre pour orchite. Il a été conduit à l’ambulance n°8 à Prouilly. Il y aurait par suite lieu de se renseigner auprès du chef de cette ambulance sur la date de son départ de Prouilly. L’adjudant Legrand de la 11è Cie faisait surveiller le soldat André, qui se disait alsacien, par un alsacien qui a été blessé depuis et n’a pu continuer sa surveillance. D’après l’adjudant Legrand, André, qui ne comprenait pas le dialecte alsacien, pourrait avoir une autre origine. »
Un autre étrange rapport de la 3è légion de gendarmerie laisse entendre qu’André pourrait se livrer à l’espionnage à travers ses relations avec la famille Bantain (et le beau-père luxembourgeois de Mme Bantain, Hannes, soupçonné d’intelligences avec l’ennemi mais tué par un éclat d’obus au moment où il allait être arrêté) : «  le soldat suspect, disant se nommer Edouard Albert est arrivé le 2 novembre à 8h du soir chez les Bantain ; il i a couché 2 nuits en faisant connaître qu’il avait perdu son régiment, le 24è d’infanterie. Il se disait sous-officier. » Bref, on nage en plein délire !
André est condamné par le CG de la 6è D.I. pour avoir abandonné son poste le 24 décembre 1914 à l’attaque de l’ écluse de Sapigneul ; de ce qui précède, on est incliné à penser que le motif n’était qu’un prétexte. En effet, les très brèves notes d’audience laissent pantois
Déclarations de l’inculpé André : « J’avoue m’être tiré un coup de fusil dans la main gauche. J’ai agi dans un moment de folie. »
Déclarations du [seul] témoin Lieutenant Kampf : « André a été accusé de s’être mutilé volontairement au moment de l’attaque de l’écluse de Sapigneul. La section s’était repliée à la suite d’une violente canonnade qui avait fait plusieurs victimes. André est un garçon très timide et peureux. C’est un phénomène. Il n’est pas du tout bon soldat et on le considérait à la Cie comme suspect d’espionnage à raison de son origine allemande et de ses allures ».
Déclaration autographe du soldat André (dans laquelle on chercherait en vain une faute d’orthographe) : « En sautant dans la tranchée j’ai tiré moi-même avec l’index de la main droite en mettant ma main devant le bout du canon, dans le but d’être évacué parce que j’avais peur d’être tué par les Allemands ou pris par eux et comme je suis considéré par eux comme transfuge, je serais fusillé. 12 janvier 1915 »
C’est bien par les Français qu’André est fusillé le 21 janvier 1915 à la ferme Châlons-Le-Vergeur (51) à 15 heures.

Joannès Bérard
né à St Etienne le 30 décembre 1893, professeur d'anglais, célibataire, soldat au 140è R.I., condamné par un CG spécial de la 27è DI pour "abandon de poste, étant en faction, en présence de l'ennemi", faits commis le 18 janvier 1915.  La disparition de Bérard aurait duré de 19h20 à 21 heures, heure à laquelle il a repris sa faction. « A la relève suivante vers 23 heures, le soldat Bérard quitta à nouveau son poste ». Chaque tour de faction devant durer 2 heures, le motif paraît spécieux.
Le rapport est stupéfiant de partialité et de je-m’en-foutisme : « Il esr=t vraisemblable que le soldat Bérard n’était pas malade au moment où il a quitté sa faction. L’on ne conçoit pas, d’autre part, qu’il n’ait pu se rendre compte de la gravité de son acte. Quoiqu’il en soit d’ailleurs, l’intérêt de la discipline et les nécessités de la défense du point d’appui de Lihous exigent que la faute commise par le soldat Bérard soit punie de la peine capitale.
Bérard est fusillé le 26 janvier 1915 à Lihous (Somme) « contre l’église » à 7h05.


Jules Émile Chipaux, né le 9 décembre 1889 à Champagney (Haute-Saône). Marié en 1908 avec Marie Eugénie Chagnot, médaillé à l'issue d'une campagne au Maroc. Son régiment, le 42è R.I. arrive à St Pierre Aigle au repos le 24 janvier 1915. Pas de traces d'un jugement : condamné à mort et exécuté pour "voies de fait envers un supérieur à l’occasion du service".
L‘abbé Doncœur, aumônier militaire, qui assista le condamné, la veille de l’exécution se souvient qu'il s'entretint avec lui : "Et ta mère ? je ne l’ai pas connue. Et ton père ? il n’a fait que me battre". Enfant de misère, il mourut en murmurant : "Je n’ai pas voulu déshonorer le régiment".
Fusillé le 29 janvier 1915 à Saint-Pierre Aigle, inhumé au cimetière militaire de Crouy.


Alexis Jean-Marie Oho, né le 14 avril 1893 à Rennes, sans profession, domicilié avant son entrée au service à la maison de correction de Mettray, cavalier au 14è R.H. tatoué de cinq points à une main, d’une ancre à l’autre.
« J’ai perdu mon père à quatorze ans. j ‘ai fait le ramoneur à Nantes et j’ai été arrêté pour vagabondage et le Procureur m’a confié à l’Assistance Publique qui m’a successivement placé dans différentes places d’où je me uis enfui. J’ai alors été en correction à Mettray ; de là au bout de 15 mois m’étant bien conduit on m’a placé. J’ai quitté ma place et mis en correction aux Vermireaux. A la suite d’une révolte à laquelle j’ai pris part, j’ai été condamné pae lz tribunal correctionnel d’Avallon à rester en correction jusqu’à ma majorité. A 18 ans, je me sui engagé au 13è Hussards à Dinan. C’était en 1911. Au bout d’un an je suis passé devant le conseil de guerre de Rennes et condamné à deux mois de prison pour abandon de poste. Affecté au 7è Hussards à l ‘expiration de ma peine ; j’ai bousculé un brigadier, j’ai déserté et suis retourné à Nantes. Trois mois après j’ai été arrêté et j’ai passé devant le conseil de guerre de tour où j’ai été condamné à cinq ans de prison pour voies de fait et désertion. J’avais fait deux ans de prison quand j’ai été libéré provisoirement le 16 décembre 1914 et envoyé à Alençon où je suis resté quatorze jours. Je suis venu rejoindre mon régiment à Marsan dans les premiers jours de janvier. »
Rapport : Quelques jours après son arrivée, Oho s’était livré, sabre à la main dans l’écurie à une scène violente, son camarade Bessette avait dû le désarmer. »
Oho :  - Le 14 janvier 1915 après la soupe du soir je suis allé avec des camarades, notamment Gesland et Bessette chez la dame Delaval qui tient un débit de vin en même temps qu’elle est épicière. Nous avons consommé trois ou quatre litres de vin, et j’en ai payé un. Nous avons quitté l’établissement Delaval vers 19 heures et nous sommes allés dans une boulangerie qui se trouve à deux cents mètres de l’épicerie, et avec mes camarades, j’y ai bu un petit verre de rhum. En sortant de la boulangerie nous nous sommes rendus dans une cave située à 100 mètres de la boulangerie. Nous y avons chanté et y sommes restés deux heures environ. Puis je suis allé à l’écurie de mon cantonnement et à partir de ce moment je ne me rappelle plus ce que j’ai fait jusqu’au coup de carabine. J’étais comme endormi… J’ai pris des armes en partant de l’écurie mais je ne sais pas pourquoi.
Bessette : - Vers 8 heures la boulangère nous a mis à la porte parce que nous avions un peu bu et que nous faisions du bruit. En sortant de là nous sommes allés dans les décombres des maisons brûlées entre l’église et notre cantonnement. Il reste des morceaux de maison. Nous sommes entrés dans un endroit encore couvert. Nous y avons chanté… Mais Oho n’était pas avec nous. Nous sommes restés une heure à chanter. Moi ensuite, je suis rentré à mon cantonnement… Oho lui n’était pas rentré. Quand il est arrivé, tout de suite avant d’être près de moi, de la porte de l’étable il m’a crié des injures : « Tu es un enculé, tu n’es pas un homme ». Je n’ai rien répondu. Je ne sais pas à propos de quoi il me disait cela.
Gesmand : - Je maintiens qu’Oho était avec nous dans la grange où nous avons chanté.
Mme Delaval : - J’avais ce soir-là changé un billet de cent francs devant les soldats qui se trouvaient dans mon débit vers 7h et demi… Vers onze heure j’étais couchée depuis 3/4 d’heure, lorsque j’entendis du bruit à ma porte, puis après un bris de carreau à ma fenêtre. Je me levai en hâte et aperçus un bras passé à travers la vitre brisée qui cherchait à faire jouer l’espagnolette. J’avais ma lampe à la main et je reconnus que c’était un hussard qui avait son fusil en bandoullière. Je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit en me faisant des yeux : « J’ai un béguin pour toi » Il n’est pas question de béguin, lui dis-je. Allez-vous en. Là dessus il passe sa baïonnette à travers la vitre cassée et en lança un coup dans ma direction. Heureusement je me jetai en arrière. Je suis alors rentrée dans ma chambre et après avoir attendu quelques minutes et constaté que le hussard n’était plus à la fenêtre, j’ai couru prévenir les sous-officiers qui étaient à côté de mon épicerie. Ensuite je rentrai chez moi et me couchai et peu de temps après j’entendis le coup de feu. Oho ne m’a pas paru ivre, mais lucide et décidé à faire un mauvais coup.
Coudray, maréchal des logis : - Le 14 janvier vers 11 heures du soir Mme Delaval vint nous prévenir de ce qui se passait… Je sortis dans la cour, y trouvai un garde d’écurie qui me signala avoir vu de la lumière dans la grange en face… C’est alors que j’aperçus le cavalier Oho en garde avec son mousqueton. Je ne le connaissais pas. J’arrivai sur lui , ma lampe électrique de poche braquée sur lui de la main gauche. De la droite j’écartai la baronnette qui était dirigée vers moi, en la saisissant par la pointe. Oho cherchait à la ramener dans ma direction. C’est à ce moment qu’il a tiré j’ai lâché ma lampe. J’ai saisi son arme à deux mains. Oho a cherché à manœuvrer le levier et à réarmer de nouveau. Voyant qu’il ne pouvait y parvenir, il me laissa l’arme entre les mains et s’enfuit. J’ai couru après lui mais je n’ai pu le rattraper.
Rapport : « Apercevant une sentinelle devant l’écurie ; il parvient jusqu’à une grange abandonnée, prend la clé qui était à l’extérieur, y pénètre, jette la clé à l’intérieur, attache la serrure à un clou avec un lacet de soulier et va se dissimuler sur la paille. C’est là que Oho fut arrêté le 15 à sept heures du matin. »
Daguin, maréchal des logis : J’étais de garde au poste. Ayant entendu le coup de feu, je suis sorti et ai couru après Oho dans la direction de l’église, mais je n’ai pu l’attraper. Le lendemain quand il a été amené au poste, je lui ai retiré dix-neufs chargeurs… Je lui ai demandé « Qu’est-ce que vous avez fait là ? » Il m’a simplement répondu : « Je ne sais pas ».
Oho : - Si j’avais été envoyé au feu, ça ne me serait pas arrivé. Je ne suis pas habitué à boire du vin et il m’en faut très peu pour m’enivrer.
CG de la 8è DI : inculpé de tentative de vol à main armée la nuit dans une maison habitée, avec préméditation, tentative d’assassinat sur les personnes de Mme Delaval, épicière à Marson et du maréchal des Logis Coudray,
Oho est fusillé le 30 janvier 1915 à 9 heures à Courtisols (Marne) : malgré 11 balles dans la région du coeur, le coup de grâce a été donné.


Jules Fiquet, né le 1er juillet 1889 à Ognes dans l'Aisne, manœuvrier à Paris, soldat au 151è R.I., 7è Cie
« Le soldat Fiquet jules porté comme disparu après l’affaire du 10 novembre à Zuidchoote après laquelle la Cie a dû être reformée, a été arrêté le 17 janvier par la prévôté et ramené à la Cie le 24 janvier à La Harazée. Ce militaire a déclaré s’être joint à un régiment belge, puis au 79è R.I. »
Condamné par le CG spécial du 151è R.I. en sa séance du 31 janvier 1915, Fiquet est fusillé le 31 janvier 1915 à Vienne-Le-Château (La Harazée) à 20 heures « Tué à l’ennemi »: Mort pour la France.



Février





Emile Terreiz, né le 23 octobre 1888 à Paris 11è, ébéniste puis maçon à Montreuil, soldat au 113è R.I.
« Le 20 janvier, pendant le trajet de Futeau au ravin des Meurissons, le soldat Terreiz, quittait la Cie qui allait prendre son service aux tranchées, s’arrêtant sans en rendre compte à La Maison Forestière du Four les Moines. Le lendemain il se rendit jusqu’à la Croix de Pierre et y resta ainsi jusqu’au 23 janvier caché dans un abri et se nourrissant uniquement de vivres de réserve. »
Après avoir tenté de tromper un caporal qui le rencontre se faisnat passer pour agent de liaison, il ne fait, le 24, aucune difficulté pour suivre le sergent-fourrier envoyé pour le ramener/
Condamné par un Conseil spécial du 133è, Terreiz est fusillé le 1er février 1915 à la sortie de Futeau dans la Meuse, 15 heures.


Auguste Vergne, né le 23 mai 1885 à Paris 15è, couvreur, soldat au 1er BCP
Faits survenus le 22 janvier 1915 à Bouvigny :
Témoin Georges de Violet, capitaine de la 4è Cie du 1er BCP : « Vergne m’a terrassé ; Je ne puis préciser s’il m’a porté des coups. J’ai été surpris par l’agression ».
Adujdant-chef Lenoir : le capitaine, agacé par l’attitude de Vergne lui a dit : « Vous êtes une gourde ». Vergne a répliqué « Vous ne vous êtes pas regardé » Le capitaine lui a dit « Vous ne savez donc pas à qui vous vous adressez ? » Vergne lui a répondu « Je le sais bien. Ce n’est pas la peine de cacher vos galons. »
« Vergne, amené devant nous reconnaît les faits et ne manifeste aucun regret. Au contraire, il justifie son acte par ce qu’il appelle l’attitude provocante du capitaine de Violet… C(‘est une forte-tête, il a subi quelques condamnations pour rébellion, grivèlerie et outrage à un supérieur, il a été condamné de ce dait par le CG de Tanger. »
Condamné par le CG de la 43è DI, Vergne est fusillé le 1er février  à Sains-en-Gobelle (Pas de calais), 7h30


Julien Pierre, né à Thio le 9 janvier 1893 (Nouvelle-Calédonie), étudiant à Grans, 2è classe au 4è RIC
Condamné par contumace à la peine de Mort pour abandon de poste devant l'ennemi par jugement du 29 décembre 1914 Pierre est jugé contradictoirement par le CG de la 2è DIC le 1er février 1915, accusé cette fois-ci de désertion à l’ennemi le 29 octobre 1914 à Virginy (Marne) et d’espionnage (acquitté de ce dernier chef à la majorité de 3 voix contre 2) Julien Pierre est fusillé le 3 février 1915 à Dommartin - Mont Yvron


La curieuse grâce du soldat Barthélémy :
Le 5 février 1915, le sous-lieutenant Maupoint du 113è, avocat au civil, fabrique d'urgence une bombe artisanale. Il ne trouve qu'un condamné à mort en prévention de CG pour accepter (sous condition que s'il survit il sera gracié) de la déposer dans la tranchée allemande d'en face, qui s'apprête à faire sauter la leur.

 

 
Le JMO du 113è mentionne : "l'explosion fut suivie de nombreux cris de douleur poussés par les allemands.


Pierre Mestre 8 février 1915
Certains morts font plus de bruit que les autres, qu'il se trouve des descendants pour les réclamer ou que l'énormité de l'injustice dont ils ont été victimes frappe à jamais l'imagination.


Né à Saint-Christophe-sur-Dolaizon, il a fait son service militaire de 1903 à 1906, avant d’être rappelé en 1914. L’homme est alors marié et père d’un enfant.
Il est blond, yeux bleus, un front ordinaire, un nez moyen comme sa bouche. Il est assez petit mesurant 1,59 m. avec un visage ovale. Il a un bon niveau d’instruction et est Maréchal-Ferrant de profession.
Un jour de février 1915, il est chargé d’aller installer des barbelés avec deux autres soldats. Sous le feu de l’ennemi, les trois hommes se sont réfugiés dans des bois, en se perdant de vue. Pierre Mestre a tenté de retrouver son régiment, en vain. Il a informé deux officiers croisés par hasard, de son égarement, sans plus de succès. Le 8 février 1915, il est condamné à mort à Wersserling, dans le Haut-Rhin. Difficile d’en connaître la raison officielle puisque les archives sont presque vides. 
C'est ce qui rend le cas Mestre emblématique, puisque toutes les pièces relatives à sa condamnation ont mystérieusement disparu, hormis sa fiche de Non Mort pour la France, sur laquelle deux écritures différentes semblent avoir hésité sur les causes du décès :


L’annonce de son décès n’a été faite que le 21 mai 1916, quelques jours avant le refus de pension envoyé à sa veuve. Il ne semble même pas avoir été jugé par un tribunal, même s'il existe une pièce de signification de passage devant le Conseil de Guerre de la 66e DI (stipulant qu'aucun témoin ne serait interrogé et un avocat commis d'office) et un brouillon de lettre de demande de grâce adressée au général qui ne détient pas ce pouvoir ! (source Prisme)
 

« J’ai l’honneur de transmettre ci contre une demande tendant à obtenir une commutation de peine de mort prononcée contre moi X par le conseil de guerre de la 66è division à Westlerling le 6 février 1915. J’avais à (répondre) d’une inculpation d’abandon de poste devant l’ennemi pour les faits suivants :
j’avais reçu la mission de convoyer d’autres chasseurs (une unité de ravitaillement) jusqu’à un poste avancé. Alors que nous arrivions à la lisière d’un petit bois nous avons (reçu) des balles provenant d’une patrouille ennemie qui (passait) dans le voisinage. Surpris j’ai eu un moment d’affolement et sans raisonner davantage je me suis déclaré dans l’impossibilité d’aller plus loin.
J’ai sans doute commis une faute. Je le reconnais et je suis le premier à regretter mon acte irréfléchi. Aujourd’hui je demande une chose c’est qu’il me soit permis de me réhabiliter. Je suis marié et père d’un enfant. Cela a pu me déterminer à commettre une lâcheté mais maintenant je me sens prêt à servir mon pays en bon soldat.
Agréez, mon Général le plus profond respect. »
 
69 ans après les faits, le 20 décembre 1977, le petit-neveu de Mestre rencontrait Pierre Eyraud, un des camarades du 28è BCP qui l’éclairait sur les motifs qui avaient fait condamner ce dernier :
« En automne 1914, nous étions cantonnés à Bussang (Vosges) et faisions des tranchées. Un jour, des mulets qui acheminaient du fil de fer barbelé destiné à la 3è compagnie en première ligne ne purent aller jusqu’au bout. Les hommes de la 5è compagnie, dont moi, Boyer et Mestre, furent de corvée pour acheminer ce fil jusqu’à la 3è occupée elle aussi à creuser des tranchées. Il était nuit, nous avions notre fusil, notre équipement et un rouleau de fil de fer chacun sur l’épaule. Nous devions passer une montagne au travers d’une forêt.
En marchant nous faisions craquer du bois. Tout à coup les boches nous ont entendus et ont tiré sur nous. Nous nous sommes éparpillés et mis à plat ventre. Nous y sommes restés un long moment sans bouger. Après nous nous sommes appelés à voix basse « on y va ». Nous nous sommes relevés doucement et avons avancé. Nous n’avons plus eu de coups de fusil, les boches n’y étaient plus. Nous avons déposé nos rouleaux à la 3ème compagnie et sommes revenus à la 5è. Nous y avons retrouvé Mestre qui nous a dit la chose suivante :
« Je ne vous ai pas entendu partir, je me suis retrouvé seul, j’étais perdu. Je suis revenu en arrière. En revenant à la compagnie, j’ai rencontré deux officiers, un capitaine et un lieutenant de la première compagnie qui m’ont demandé ce que je faisais là avec mon rouleau de fil de fer. Je leur ai dit ce qui s’était passé. Ils ont pris mon nom et ma compagnie et m’ont dit que je serai puni. »
Nous l’avons rassuré « que peuvent-ils te faire pour ça ? Ici ils n’ont pas de prison! ». Et l’affaire en est restée là pendant à peine 2 mois.
Une nuit, vers le matin, un officier et deux soldats baïonnette au canon sont venus chercher Mestre. « Nous ne l’avons jamais revu, nous n’avons jamais rien su à la compagnie… Personne n’a compris. La guerre, c’est quelque chose que vous les jeunes, vous ne pouvez pas comprendre. »

Pierre Mestre et ses camarades du 28è RCP Haute-Loire
Le gendre de feu Pierre Mestre a laissé à sa fille un carnet dans lequel on peut lire : « le député radical de la Haute Loire, Jules Boyer [..] de la même compagnie que mon beau-père Pierre Mestre, ayant été consulté par l'épouse de Mestre pour témoigner en faveur d'une réhabilitation ou du procès en ce sens et sachant que son camarade Pierre Mestre n'avait rien accompli de mal et le sachant accusé à tort, n'a pas voulu entreprendre le geste en faveur de son camarade ».
Ce couard craignait-il pour sa carrière ?
Compte-rendu qu’avait fait du curé de l’époque, l’abbé César Ast (Moysse selon d'autres sources), dans le registre paroissial de Husseren-Wesserling en date du 8 Février 1915 :
« Vers minuit, le lieutenant qui a sa chambre chez nous, est venu frapper à ma porte pour m’annoncer la triste nouvelle que le matin à 7 heures aurait lieu une exécution capitale, me priant de vouloir assister le condamné. Il s’agissait d’un soldat condamné à mort et devant être fusillé le matin.
Sur ma remarque, qu’un soldat brancardier dormait dans la maison et qui pourrait faire cette triste besogne, il est allé lui parler de l’affaire. Il a accepté la tâche. Le matin, dès 6 heures, la maison était en éveil. Le soldat prêtre est allé trouver le condamné. Il l’a trouvé dans d’excellents sentiments religieux et l’a accompagné au lieu d’exécution sur la prairie derrière le cimetière, disant après lui avoir donné l’absolution, le chapelet avec lui dans le fourgon. Le condamné lui a exprimé ce sentiment : "il est triste de mourir si jeune, sans recevoir de Sainte Communion". Il a été heureux d’apprendre que c’était un prêtre qui l’accompagnait.
L’exécution a eu lieu à 7 heures précises. Le prêtre était présent. Le corps a été porté au cimetière où le tombeau avait été préparé en attendant. Il y repose en attendant la résurrection bienheureuse. Le soldat avait été condamné à mort par le Conseil de Guerre pour acte de félonie devant l’ennemi. Je ne connais pas d’autres détails. Il s’appelait Pierre Maistre du 28ème Bataillon de Chasseur à Pied, natif de la Haute Loire, marié ayant un enfant, la mère vivant encore et ayant une sœur religieuse.

Il semble qu’il est mort dans les meilleurs sentiments religieux.
Requiescat in pace ».
Le lendemain : « Ce matin, d’assez bonne heure, on a encore fusillé un malheureux soldat, condamné par le Conseil de Guerre. Il a été enterré en notre cimetière. C’est le CINQUIEME qui y repose attendant la résurrection ». 




Né le 2 avril 1882 à Richemont, Victor Marchand est Mort pour la France le 8 février 1915 à Maroeuil, dans le Pas-de-Calais…
En 1903, afin d'échapper à la conscription allemande, Victor Marchand s'engage. Affecté au 2e R.Z., il combat en Artois. Le 8 février 1915, il apprend que la circulaire du 4 janvier 1915 fait retirer du front les citoyens d'Alsace-Lorraine. Il refuse alors de monter en ligne. Conduit sans ménagement devant son chef de compagnie il est abattu par celui-ci. Fiche de décès « Tué à l’ennemi ».



Les six soldats exécutés le 10 février 1915 à Proven en Belgique.

Il s’agit du cas particulier du 3è BMILA. En octobre 1914, décision avait été prise de tirer des 2 bataillons d’Infanterie Légère stationnés dans le Sud-Tunisien (les 4è et 5è) un Bataillon de Marche composé des soldats les plus malléables. Dénommé 3è BMILA, cette unité forte de 1100 hommes, était arrivée en Flandres début novembre, au sein d’une 96è Brigade, mise à disposition, à la demande des DI sur place. Engagé dès le 9 novembre dans de violents combats, elle accusait le 11, 400 hommes hors de combat dont 8 officiers et 20 sous-officiers. En décembre la base arrière l’avait complété par l’envoi de 400 hommes de renfort dont 226 provenaient des Groupes Spéciaux, réservistes des Bat d’AF.
Le 16 décembre, le Commandant du Bataillon lui-même avait changé, le Chef de Bataillon Fouchard, provenant d’un régiment de Zouaves. C’est lui, peu connaisseur de cette troupe, qui s’est retrouvé fin décembre avec la nécessité de sévir pour des manquements à la discipline à répétition. A de faibles intervalles, il portait plainte auprès de sa division d’appartenance du moment, la 31è, contre 9 chasseurs pour abandon de poste. Après enquête le commissaire rapporteur de cette division concluait au jugement de 6 d’entre eux pour ce motif, passible de la peine de mort. Les rapports avaient été rendus autour du 23 janvier mais le jugement ne survenait que le 9 février. Ce délai de 15 jours était le résultat du départ du Bataillon de la 31è DI vers la 1è DI. La 31è DI avait immédiatement demandé à ce que la 1èe DI prenne en charge le jugement des accusés du Bataillon. C’était chose faite le 2 février, tandis que le lendemain 3, les détenus étaient transférés à la prison de la 11è DI. C’est donc, sur les conclusions d’un rapporteur d’une autre division et sur des faits remontant à décembre que les juges de la 11è DI avaient à trancher.
Ce tribunal, dans sa séance du 9 février va prononcer 7 condamnations à mort, 6 pour des chasseurs du 3è BMILA transférés et une pour un chasseur du 4è BCP, unité organique de la 11eèDI, jugé avec eux. Sur proposition du CG, le chasseur Pierre Ferrari bénéficiera d'une demande de grâce adressée directement par le général Ferry au ministre de la guerre, rédigée le lendemain de l'exécution des 6 autres...
Edouard Jean Pazat, né le 3 mars 1891 à Angoulême, domestique de culture, chasseur au 3è BMILA
« Avant mon entrée au service, j’ai subi trois condamnations pour vol… J’ai fait campagne pendant 19 mois au Maroc. »
« C’est bien le 20 décembre. La compagnie allait aux tranchées. J’étais malade, j’avais de la dysenterie et je n’ai pas pu suivre. J’ai été obligé de m’arrêter après avoir fait de cents mètres, et de revenir au canteonnement. J’y suis resté jusqu’au 28… Le 28 je suis allé à Ypres, avec Ferrari, pour demander où était le Bataillon… Le 1er janvier nous avon été arrêtés sur la route par la gendarmerie… Ferrari est venu me rejoindre à la ferme, aussitôt après avoir quitté la Cie. Il est resté avec moi jusqu’au moment de notre arrestation ».
« La face antérieure du thorax est percée de 7 orifices d’entrée de balles, qui après avoir traversé le poumon gauche sont allées sortir aux environs de la colonne vertébrale, à hauteur des vertèbres dorsales. Deux de ces projectiles ont perforé le coeur. Un huitième projectile a traversé la tête obliquement. Le coups de grâce, donné à bout portant sur la temps gauche n’a pas été nécessaire pour donner la mort, les deux blessures suels de la région cardiaque y suffisant ». Pas nécessaire mais administré tout de même ?
Paul Fernand Boulet, né le 13 février 1893 à Paris 20è, caoutchoutier, chasseur au 3è BMILA
Boulet quitte une corvée le 7 décembre (« parce que j’étais malade. J’avais mal aux pieds ») et disparaît le lendemain matin (« parce que le Fourrier m’avait donné l’ordre de regagner les tranchées » )
D : - Pourquoi êtes-vous encore parti du 20 au 24 décembre.
R : -Je ne sais pas.

« 5 balles son entrées dans la région thoracique gauche, dont l’un en plein cœur. Je ne trouve pas trace des autres projectile, mais le corps étant complètement décapité au dessus des yeux, la calotte crânienne sautée et la boîte crânienne vidée, il est probable que l’action des autres balles a produit ces résultats. »
Henri-Joseph-François Camenen, né à Lorient, le 17 juin 1885, chaudronnier, chasseur de 2e classe 3e BMILA. Il épouse à Lorient, le 2 octobre 1909, Louise, Henriette Strujeon. Le 3 août 1914, il est mobilisé au 1er bataillon de marche d’infanterie légère d’Afrique. Sa fiche MDH porte la mention « tué à l’ennemi. » : Mort pour la France.
« Je ne suis pas très fort, et la moindre fatigue m’abat. »
« [Le 24 décembre 1914] nous étions dans les tranchées de 2è ligne, et la Cie se mettait en marche en avant. Je n’ai pas pu suivre, et je me suis réfugié dans une ferme où je suis resté six jours… Je me suis présenté au poste de secours de la Cie et j’ai demandé au sergent-fourrier de me faire porter malade. Il m’a dit qu’il était trop tard. Alors je suis parti, voulant rentrer en France. J’ai été arrêté dans un estaminet par la Gendarmerie. »
D : - Vous avez été mis en prévention de Conseil de guerre, et vous vous êtes évadé ?
R : - Oui, je suis parti le 8 [janvier], mais je me suis rendu le 10 à la prévôté de Poperinghe.

« Je trouve six orifices d’entrée dans le thorax antérieur droit, un autre dans le thorax gauche ; les orifices de sortie sont répartis sur tout le dos. Le pariétal droit est éraflé, sans doute par un coup de revolver tangentiel. Un second coup, à bout portant, achève le condamné qui râlait : ce dernier coup est entré dans la tempe droite et sorti à gauche, et était absolument indispensable. »
Julien Desphelippon, né le 17 juillet 189 à Moulins (Allier), briquetier à Chevilly-Larue,3è BMILA
« Desphelippon prétend que le 15 décembre il était malade et n’a pu suivre sa Cie, qu’il est revenu à la ferme où la Cie avant été cantonnée… Il a rejoint volontairement le 28 décembre. »
« Desphelippon a l’air docile, bonasse, c’esu un sournois, il fait ses coups en sourdine ; d’après son sergent de section, il n’en est pas à son premier abandon de poste en présence de l’ennemi ; à plusieurs reprises son absence a été constatée dans les tranchées : à cette époque Desphelippon a profité de la situation spéciale de la Cie … fortement éprouvée ; faute du temps matériel suffisant, certaines affaires louches n’ont jamais été tirées au clair ; l’éponge a été passée sur beaucoup trop de lâchetés, celle de Desphelippon en particulier. »(extrait du rapport du Lt Andru 1er janvier 1915.)
« Le corps présente 7 plaies par balles sur le thorax : 3 projectiles ont perforé le cœur. Une 8è balle, entrée par la région épigastrique gauche, est sortie dans la région lombaire gauche. Le coup de grâce, à bout portant, dans la région pariétale droite, n’était certainement pas nécessaire. »


Ernest Albert Ricouart, (orthographe choisie par la Base des fusillés, alors qu’il est tout au long du dossier désigné comme Ricouard) né le 16 mars 1891 à La Madeleine-les-Lille (Nord), employé de bureau à Lille, chasseur au 4è BCP

« Le thorax antérieur gauche présente 4 orifices d’entrée, dont l’un dans la région mésocardiaque, et le thorax antérieur droit, 3 orifices. Les projectiles sont sortis en grappe serrée au milieu du dos, à hauteur de la 7è vertèbre dorsale. Un autre projectile a pénétré dans hypocondre droit et est sorti au niveau du rein droit. Le coup de grâce, donné dans la région temporale gauche n’était pas indispensable. »
Yves Gaonach naît le 18 Août 1888 à Voaguer en Chateauneuf du Faou. Jusqu’à ses vingt ans, Yves travaillera dans la ferme familiale. Libéré de ses deux ans de service militaire, en septembre 1911,il part s’installer à Morvanet Nevez, en Pleyben, où il retrouve Jeanne Marie Le Gall qu'il épouse en janvier 1912. Leur fils Louis Henri naît le 14 Février 1914. 
Le 1er Décembre 1914, Yves Gaonach avec 450 autres soldats est affecté au 3è BMILA, en opération à Ypres en Belgique et qui vient de subir de lourdes pertes humaines. 
Le 16 Décembre 1914, la compagnie d’Yves entame son premier jour en première ligne, à Hollebeke. Il est 20 heures et il pleut, Yves est assis dans sa tranchée. Il allume une cigarette, le moyen le plus sûr serait de lever la main avec la cigarette allumée, au-dessus de la tranchée, un tir allemand ne tardera pas. Mais Yves ne veut pas être blessé par les Allemands, alors tenant son Lebel de la main droite, il pose sa main gauche, à plat sur la gueule du canon et appuie sur la détente, la munition lui traverse la main. Il appelle à l’aide, mais personne ne vient. Passant son arme sur son épaule et la main ensanglantée, il décide de repartir vers l’arrière. Il atteint la maison où il se trouvait le matin même et y prévient le sergent-major Bastien, un des deux infirmiers présents le panse. Le lieutenant commandant la 4è section qui arrive sur les lieux l’envoie au poste de secours, pour y recevoir des soins. Interrogé Yves lui déclare n’avoir pu prévenir personne de son départ et avoir été blessé par un camarade imprudent qui rechargeait son arme.
Le 17 Décembre à 10 heures, au poste de secours, le médecin-major de 2e Classe Lannou, Chef de l’Ambulance N°13 examine la blessure à la main d’Yves. Il constate une plaie à la main gauche par coup de feu, le trou d’entrée est dans le pli digito palmaire, entre le médius et l’annulaire et porte des traces de poudre. Le trou de sortie est à la face dorsale de la première phalange du médius. Ce médecin croit entendre de Gaonach que celui-ci s’est blessé lui-même en rechargeant son fusil.
Le Lieutenant Mège, Commandant de la 2e Compagnie, reçoit le rapport médical et le retransmet le 26 décembre au Commandant Fauchet, Chef de Bataillon au 3e BMILA en affirmant que Gaonach a quitté la première ligne, sans prévenir sa hiérarchie et qu’ensuite pour couvrir son départ, il se serait tiré une balle dans la main. Il demande qu’Yves Gaonach soit traduit devant le Conseil de Guerre. 
Le 6 Janvier, Yves est au Poste de Secours, il vient d’apprendre qu’il risque le Conseil de Guerre, il prend peur. A dix heures, il s’évade du Poste et se dirige vers Poperinghe, bourgade à la frontière française. Il s’y cache dans une ferme abandonnée par ses habitants. Dénoncé par des voisins, la Gendarmerie de Stennvoorde viendra l’arrêter le 8 Janvier 1915 à 15 heures et le retrouvera caché dans une meule de foin. Yves est alors incarcéré à la prison de Dunkerque, à son crime d’abandon de poste par mutilation volontaire s’ajoute désormais celui de désertion à l’étranger en temps de guerre.
Le CG de la 11è D.I. condamne à l’unanimité Yves Gaonach à la peine de mort et aux frais de justice envers l’Etat, (12,40 Francs). L’issue de ce procès était tellement prévue d’avance que le nom du défenseur de l’accusé n’est même pas mentionné dans les minutes du procès.
Immédiatement, le Général Ferry signe l’ordre d’exécution et en fixe la date au 10 février à 7 heures.
L’adjudant Croisier donne lecture du jugement et de l’ordre d’exécution. Yves reste calme et marche lentement devant les troupes rassemblées. Il est attaché au poteau, on lui bande les yeux et on lui accroche un mouchoir blanc, au niveau du cœur.
« 7 projectiles sont entrés dans la région sternale en groupe, ont traversé le médiastin et sont sortis toujours en groupe sous l’omoplate droite. Le maxillaire inférieur est fracassé par une autre balle restée dans la bouche. Le coup de grâce, à la région temporale gauche a dû contourner les os du crâne, le projectile est resté sous le cuir chevelu, à droite. Comme le condamné respirait encore faiblement, un second coup, à bout touchant, a été tiré dans la région frontopariétale droite, hâtant effectivement la mort. »
Étonnamment, ce même 10 février 1915, le 3è BMILA est rattaché au 33è Corps d’Armée qui est commandé par un homme qui fera parler de lui, deux ans plus tard, en 1917, pour avoir maté dans le sang les mutineries dans l’armée française : le général Philippe Pétain.


Albert Louis Jean Victor Vidal, né à Marseille le 6 juin 1891 (dernière résidence connue Paris 9è). Soldat de 2è classe au 173è R.I. il est condamné à mort (Le nom de Albert Vidal ne figure sur aucun monument aux morts.) le 11 février 1915 par le CG de la 30è D.I. pour "abandon de poste en présence de l'ennemi" et fusillé le lendemain à 6 heures à Monzéville (Meuse) en compagnie de Georges Louis Ravault.
Rapport sur l'affaire des soldats Ravault, Vidal, Bonnefous [Pierre Justin (18 mai 1889- 20 décembre 1916)] et Keroman du 173è R.I.
« Le 30 octobre 1914 les soldats Ravault, Vidal et Bonnefous étaient évacués ensemble d'Esnes sur l'ambulance de Montzéville. Ils étaient blessés, le premier et le troisième à la main, le second avait la jambe fracturée. Cependant ils n'avaient pas pris part aux combats du 29 et 30 octobre. Tout portait à croire qu'ils s'étaient mutilés volontairement. 
Bonnefous entra le premier dans la voie des aveux. Il raconta qu'après entente avec ses camarades, cédant à leur suggestion, il se rendit avec eux dans la maison Devaux, qu'il tira le premier sur Vidal, et qu'ensuite au soldat, de lui inconnu, mutila Ravault et le mutila personnellement. Devant ces aveux Revault confirma les dires de son camarade en rejetant le poids de la suggestion sur Vidal. Ce dernier essaya bien de persister encore dans ses mensonges mais il confirma ensuite les dires de Bonnefous. »

Extraits de l'interrogatoire  mené par le commissaire rapporteur :
Ravault Georges Louis, âgé de vingt-deux ans, né le 19 juin 1892 à Neuville de Poitou (Vienne), arrondissement de Poitiers, maquignon, célibataire, actuellement soldat au 173è R.I., jamais condamné.
- Dans quelles circonstances avez-vous été blessé ?
- Le 29 j'ai passé la journée à l'infirmerie d'Esnes. J'étais exempté de service. J'avais mal aux reins. Le lendemain, allant mieux, j'ai voulu rejoindre ma compagnie (...) Je suis parti à Esnes avec Vidal et Bonnefous à la pointe du jour. Je connaissais Vidal, je ne connaissais pas Bonnefous. A quelque distance d'Esnes, à 500m environ, j'ai quitté Vidal et Bonnefous pour monter vers la gauche où des blessés m'avaient dit se trouver la troisième compagnie. J'ai rencontré une patrouille commandée par un sergent dont j'ignore le régiment et le nom. Les allemands nous ont tiré dessus, j'ai été blessé à la main et j'ai eu la jambe éraflée. Je me suis couché, la patrouille est partie et je suis revenu à Esnes où je suis arrivé vers midi. Je suis allé au poste de secours ; on m'a dit d'aller à Montzéville. J'ai appris que j'avais un camarade blessé dans la maison d'en face. J'y suis allé et j'ai trouvé Vidal et Bonnefous qui étaient blessés tous deux et étendus l'un qur un matelas, l'autre sur une table. Nous sommes allé conduire chez M. Portal, Vidal porté sur un brancard. (...)


Transcription par le greffier des "débats" du CG :
D à l’accusé Bonnefous : Ravaud (sic) a déclaré que lorsqu'il est arrivé à Esnes vers midi et qu'il s'est rendu dans la maison de Mme Barthélémy, il vous avait trouvé étendu sur une table. Est-ce exact?
R (après longue hésitation) : c'est exact.
D à l’accusé Bonnefous : quand vous avez déclaré tout à l'heure que lorsqu vous êtes allé chez Madame Barthélémy vous n'aviez vu ni Ravaud ni Vidal, vous n'avez donc pas dit la vérité ?
R : c'est tout à l'heure que j'ai menti.
D à l’accusé Bonnefous : Vous avez prétendu être parti d'Esnes seul. Ravault a déclaré être parti avec vous et Vidal. Expliqure-vous sur ce point .
R : Nous sommes partis tout trois? J'ai encore menti tout à l'heure.
(...)
D : Bonnefous a avoué la vérité. Qu'avez-vous à dire ?
R : Je confirme ce qu'a dit Bonnefous, mais j'affirme cependant que c'est Vidal qui m'a entraîné. En quittant Esnes, il nous a emmenés dans un endroit caché où il voulait que nous nous mutilions. Je m'y suis d'abord refusé et ce n'est que plus tard que j'y ai consenti? Quant à celui qui a tiré sur nous, il est du 173, mais n'est ni de ma compagnie, ni de mon bataillon. Je le connais mais je ne sais pas son nom. Vidal le connaît mieux que moi? J'ai entendu dire qu'il était mort. C'est à l’hôpital que je l'ai appris.
D : comment avez-vous pu savoir qu'il s'agissait de lui puisque vous ne savez pas son nom?
R : Je l'ai compris parce qu'il avait un cafard tatoué sous la gorge.
D : Vous n'avez rien à ajouter ?
R : je demande à retourner au feu où je ferai mon devoir.

Il pourrait s'agir d'Yves ou Pierre Keromen dont on ignore les dates et circonstances de décès, mais aucun Keromen n'apparaît dans les registres des morts du 173è.


Lucien Bersot "Le pantalon"
 

Lucien Jean Baptiste Bersot, né le 7 juin 1881 à Authoison (Haute-Saône) , soldat au 60e R.I., maréchal-ferrant à Besançon se trouve sur le front de l'Aisne pendant l'hiver 1914-1915 dans la région de Soissons. Son régiment à connu de lourdes pertes durant ses premiers engagements en 1914. L'état-major jugeant ce régiment peu actif confie le commandement au lieutenant-colonel Auroux, un ancien des troupes d'Afrique qui doit lui redonner du "mordant". Le soldat Bersot n'avait pas trouvé un pantalon à sa taille, et devait se contenter de porter celui contenu dans le paquetage, en toile blanche.
Comme le rappelle Jean-Yves Le Naour, "l’armée française ressemble à une troupe d’arlequins". L’uniforme bleu horizon, fabriqué à grande échelle, n’est toujours pas distribué aux soldats. Ils sont donc vêtus du pantalon rouge, de vêtements personnels, de pantalons de toile de lin blancs perçus lors de l’incorporation aussi appelés « salopettes » comme c’est le cas pour Lucien Bersot, ou bien de pantalons de velours envoyés par les familles dans leurs colis.
Souffrant du froid dans les tranchées Bersot demande le 11 février 1915 au fourrier le pantalon de campagne en laine que portait ses camarades. Le sergent lui propose alors un pantalon déchiré et souillé de sang prélevé sur un soldat mort. Bersot refuse et écope de huit jours de prison par le lieutenant André. L'affaire aurait put en rester là cependant le lieutenant-colonel Auroux ne l'entendait pas ainsi n'estimant pas la punition assez sévère ; il demanda la comparution du soldat Bersot devant le conseil de guerre spécial du régiment présidé par Auroux lui-même, l'accusant d'avoir par son attitude encouragé une mutinerie au motif de refus d’obéissance en présence de l’ennemi.
Sept de ses camarades tentent alors de convaincre le lieutenant André de changer le motif de la punition. L’injustice ressentie et exprimée par ses camarades est perçue comme une mutinerie par le colonel Auroux qui aimerait rajouter au poteau d’exécution, le soldat Élie Cottet-Dumoulin, porte-parole du groupe. Le colonel Auroux raconte dans un rapport daté du 16 octobre 1916 :  "Dans une compagnie de réserve, le refus d’obéissance de Bersot soulève une mutinerie contre le commandant de la compagnie dont l’autorité cesse d’être reconnue au moment où il peut en avoir le plus grand besoin et qui fait appel à la mienne. J’envoie à son appel arrêter les meneurs avec ordre de les amener à mon poste de combat. Le général Nivelle commandant la brigade était également à son poste de combat. Par le téléphone qui nous relie, je lui rends compte, que sans quitter mon poste de combat ni mon commandement, je vais constituer séance tenante un conseil de guerre pour arrêter dans l’œuf cette indiscipline en présence de l’ennemi. Sa réponse est affirmative."
Le colonel, exprime clairement, lors de la préparation du procès au sergent greffier Jean Perruche de Velna, juge d’instruction dans le civil, qu’il souhaite se servir de cet incident pour faire un exemple au reste de la troupe : « Je vous ai fait appeler parce que je suis en face d’une rébellion de soldats : il faut que je fasse des exemples, en tuer un ou deux. » Le 12 février 1915 accusé de refus d'obéissance il fut condamné à mort. Avant de mourir, ses derniers mots furent « Marie-Louise ! Marie-Louise ! », sa fille âgée de 5 ans.
La peine infligée ne correspondait pas au code de la justice militaire, car le délit constaté ne s'était pas produit face à l'ennemi, mais à l'arrière. Deux camarades de Bersot, Elie Cottet-Dumoulin et André Mohn, tentèrent de plaider en sa faveur afin que la sentence soit adoucie, mais se virent également punis de 10 ans de travaux forcés en Afrique du Nord. Lucien Bersot fut fusillé le lendemain. Sa réhabilitation fut admise en 1922. Il est donc « Mort pour la France »
Le colonel Auroux fut mis en cause pour avoir agi en toute illégalité, étant à la fois l'accusateur et le président du Conseil de guerre, et faisant infliger une peine sans commune mesure avec la faute (violation de l'article 24 du Code de justice militaire constatée par la Cour d'appel de Besançon, le 10 avril 1922). À l'Assemblée nationale, le député Louis Antériou, ancien combattant et futur ministre des Pensions, interpella le Gouvernement pour demander sa condamnation, mais André Maginot, ministre de la Guerre, repoussa la discussion sous le prétexte d'une campagne antimilitariste. Auroux, protégé par Maginot et par la hiérarchie militaire, échappa à tout jugement jusqu'à l'arrivée au pouvoir du Cartel des gauches, où il fut mis à la retraite en 1924 sans pouvoir obtenir le grade de général qui lui serait revenu sans ces événements. Il avait, auparavant, été fait Commandeur de la Légion d'honneur.
 

 
JMO 61è RI - 14 février 1915 - P10 : "au petit jour, deux soldats de la 1ère Cie, les hommes nommés Cabantoux Pierre et Chambonnet Anselme, essayent de gagner les lignes ennemies. Ils sont aperçus; ordre est donné de tirer sur ces deux déserteurs. Chambonnet est tué. Son corps sans vie est retrouvé le soir-même (17 h), entre les deux lignes de front, par une patrouille partie à sa recherche. Quoique exécuté sommairement, son nom figure sur la liste des morts à la guerre de 1914-1918 de la ville de Lyon, ainsi que sur le monument aux morts. Cabantoux réussit à s'enfuir et probablement à gagner les lignes ennemies. Une plainte en conseil de guerre est établie contre lui.
Le soldat Anselme Albert Chambonnet, né le 1er mai 1880 à Aizac (Ardèche), électricien à Avignon, marié, sans enfant, inhumé à Béthincourt est « signalé disparu » le 14 février. Quand à Cabantoux aucune trace …


Albert Brousse, né le 12 avril 1885 à Paris 19è, débardeur à Pavillons sous Bois, soldat au 348è R.I.
Inculpé, devant le CG de la 52è DI (17 février 1915) de refus d’obéissance en présence de l’ennemi, outrages envers son supérieur dans le service et en dehors du service, rébellion envers la force armée, et ivresse : faits survenus dans la nuit du 3 février, l’escouade de Brousse étant au petit poste en soutien de la section de mitrailleuses.
Brousse : « J’étais saoul lorsqu’on m’a emmené… J’ai été condamné deux fois au conseil de guerre pour ivresse et pour sommeil en faction ».
Caporal Merrien : « J’avais 9 hommes pour 2 sentinelles doubles. Au moment de la 2è relève Brousse dormait, je l’ai laissé et ai pris l’homme qui restait. Deux heures après je l’ai réveillé. Il m’a dit : « Je t’emmerde ». Je suis revenu, il m’a dit « Je t’emmerde, espèce d’enculé. » [ « merde, je vous enculerai » selon le soldat Broujon] Il s’est promené dans le boyau et n’a pas pris sa faction… Il est difficile à commander. Cette nuit-là il n’a pris que 2 heures au lieu de 6h comme tout le monde. »
Rapport :« Brousse s’est encore rendu coupable de deux nouveaux délits pendant qu’on le conduisait à la prison militaire de la division… »
Merrien : « Là, nous avons rencontré un commandant de la division, le commandant Billard, à ce qu’on nous a dit ensuite, qui nous a demandé où nous allions… Brousse a voulu aussi causer. Le Commandant lui a donné l’ordre de se taire ; il a refusé et le Commandant s’est mis en colère ; je sais qu’il a attrapé Brousse à la poitrine avec sa main et que de l’autre il lui a donné des coups de poing. Se voyant frappé Brousse est devenu furieux et a commencé à injurier le Commandant en l’appelant « fainéant, tu n’es qu’un lâche, va aux tranchées devant les boches » et autres injures semblables… Nous avons continué notre chemin, non sans peine. A un autre moment, le Commandant Billard qui nous accompagnait nous précédait. Brousse voulut-il se jeter sur lui ? Dans tous les cas il se précipita en avant, cherchant à nous échapper. Le commandant, voyant cela tira son revolver et en menaça Brousse et lui dit : « tu mériterais que je te brûle la cervelle ».
Rapport : « Cette scène scandaleuse pris fin à l’arrivée de deux gendarmes… Son capitaine le représente comme un soldat violent et indiscipliné, considéré comme dangereux par ses camarades, jouissant d’une mauvaise réputation, ayant la menace à la bouche au moindre incident. »
Merrien :« Je crois que rien ne serait arrivé si le Commandant n’avait pas bousculé Brousse. »
Brousse est fusillé à Tinqueux (Marne) « au lieu habituel des exécutions » le 19 février, 6h30


Léon Gaston Chemineau, né à Angers le 15 décembre 1883.  Lors de son recrutement en 1903 il estsoldat au 135ème régiment d’infanterie. Sa fiche de décès précise qu’il fut "passé par les armes" le 19 février 1915 surchargeant la mention rayée « genre de mort : maladie . Il fut inhumé au Château route d’Ypres, à Zonnebedre


Georges Charles Rognon, né le 3 décembre 1893 à Nancy, employé de chemin de fer à Pagny sur Moselle, caporal au 23è RIC
(Le dossier manquant aux archives paraît avoir été reconstitué plus ou moins fidèlement pour servir de base à une demande de révision d’ailleurs rejetée par la cour de cassation le 21 janvier 1937. -t-il été retrouvé ensuite?)
Rognon a été condamné à mort par un CG spécial avec le soldat Henri Bonin (peine commuée en 20 ans de prison, réhabilité le 6 décembre 1918, cité à l’ordre du jour)
D : - Vous auriez quitté la tranchée le 16 février vers 5h30 sous prétexte qu’il n’y avait pas d’abri contre la pluie et vous vous seriez réfugié dans une cave de Ville sur Tourbe…
R : - Oui, et le sergent Barrier lui-même m’ayant dit « débrouillez-vous » je suis allé à Ville sur Tourbe qui étaità environ dix minutes de la tranchée où je me trouvais car le seul abri qui existait à cette tranchée était occupé de même que l’abri situé à trois ou quatre cents mètres en arrière au bout du boyau qui conduit à la tranchée.
D : - Ne saviez-vous pas qu’en vous portant en arrière aussi loin il vous était impossible de reveneir à la tranchée en cas d’attaque ?
R : - Comme nous devions nous reposer pendant le jour et que toutes les places étaient prises qu’il n’y avait pas moyen de se reposer dans le boyau, je suis allé à Ville sur Tourne où je savais qu’il y avait des abris.

Rognon est fusillé le 20 février à Mont d’Yvron en Dommartin-sous-Hans, 8h30 mention "tué à l'ennemi" et "Mort pour la France".


Ildevert Daniel Dombrecht, né le 27 mai 1893 à la Neuville le Roy, manœuvrier, célibataire, 2è classe au 21è RIC, 8è Cie et Alphonse Eresman, né à Escandain le 12 décembre 1893, ouvrier mineur, célibataire, (même unité), tous deux reconnus coupables à l’unanimité d’abandon de poste en présence de l’ennemi commis le 3 février 1915 à Massiges. CG de la 3è DIC (22 février) : minutes seules. Les deux sont fusillés le 23 février 1915 à Dommartin sous Hans.


Bel Hadj Tahar
, né en 1887 à Seraghia Kalia (Aït-Abbes) (Maroc), tirailleur au 1er R.M.T.A. 15ème Cie,
Le tirailleur Tahar a été blessé le 13 décembre à la main gauche. Au moment de sa blessure il était en sentinelle dans un des boyaux d’avance du sous secteur Rinckenbach [nom du chef de bataillon]… Le tirailleur Ahmed 522 qui travaillait dans le boyau affirmé spontanément que Tahar s’était mutilé volontairement. Tahar était arrivé récemment avec le renfort, il avait tenté la veille de l’incident de se faire porter malade sans succès.
Condamné par le CG de la 37è DI séance du 25 février, Tahar est fusillé le 26 février 1915 à 8h à Offémont (Oise).


Le 27 février à Oujda (Maroc) est fusillé Albert Schuld, né le 5 avril 1882 à Dehern (Allemagne), légionnaire au régiment de marche du 1er étranger, condamné par le 1er conseil de guerre de l'Amalat d'Oujda pour « provocation à la désertion ».
Lettre de Schuld au Consul général d’Allemagne à Genève, le 25 février : « En janvier de l’année passé j’ai été envoyé sur l’ordre de l’État major au 21è corps d’armée en mission à Paris où je fus arrêté comma ancien membre de la Légion Etrangère de laquelle j’ai déserté au Tonkin en 1905. Là je me trouvais au moment où la guerre éclata. Mais comme vrai Allemand je cherchai naturellement à servir la patrie, et ralliai à cet effet plusieurs camarades qui avaient le même désir à la tête desquels je voulais essayer d’arriver au Maroc espagnol. Mais on m’a trahi et je fus fait prisonnier. On m’accusait d’un complot de plusieurs centaines d’hommes avec canons et mitrailleuses, mais l’instruction n’a pas fourni de preuves (c’était le 22 septembre) et j’ai été mis en liberté et envoyé au Maroc (garnison de Taza) par mesure disciplinaire et mis sous surveillance très étroite. Malgré cela je ne me laissai influencer en aucune façon et j’essayai aussi bien ici comme à Bel Abbès à former un petit groupe de camarades pour commencer ce voyage pénible. Trahi pour la 2è fois le 2 novembre 1914, arrêté, enchaîné et attaché, je suis resté pendant 25 jours à la prison marocaine à Taza et ensuite emmené ici, où je me trouve aux soins d’aimables et bons gendarmes français. Mon séjour ici comparé à celui de Taza est une vraie convalescence, car là-bas le mauvais traitement dépassait tout imagination… J’ai été mis devant un conseil de guerre et condamné à mort parce que j’aimais si bien ma patrie. Cette fois-ci on m’accusait d’avoir été en communication avec la tribu ennemie des Riatas, il est même question d’une correspondance avec ces derniers. Cette fois-ci également on n’a pas trouvé plus de preuves qu’à Bel-Abbès sauf un drapeau allemand. Si j’avais pu tomber pour la patrie avec l’épée dans la main, à la tête d’une section, je l’aurais fait volontiers avec un « hourra » retentissant pour l’Empereur, mais me faire massacrer sur une simple accusation remplie de mensonges est un peu dur pour moi, vu que j’ai femme et enfants qui vivent dans une mortelle inquiétude au sujet de leur père et ne savent même pas où, et dans quelle triste situation je me trouve... »
Lettre du sergent commis greffier et interprète au 1er CG à Monsieur le général von Rössler en date du 1er mars. « Selon les dernières volontés de votre fils Albert Schuld, j’ai l’honneur de vous faire parvenir ces quelques lignes… Il m’a chargé de vous dire que ses dernières pensées seraient pour vous son père, sa famille, et l’empereur allemand, pour lequel il a toujours travaillé comme vrai sujet allemand, et qu’il mourrait comme tel. »


Raoul Charles Chenut naît le 12 septembre 1891 à Beaumont-du-Gâtinais en Seine-et-Marne. Au moment de l'appel sous les drapeaux, il demeure à Dijon, il y a épousé Léonie Senois en septembre 1912. Il est affecté au 24è Régiment d'Infanterie le 1er octobre 1914.

Le 15 janvier 1915, son régiment est au front, il a bénéficié d'une « sortie ». Donc, pendant quelques trois heures, il était au village voisin et a bu.

Le 27 janvier 1915 à 13h30 il comparait devant le Conseil de Guerre de la 6è Division d'Infanterie sous l'accusation : « Coupable de voies faits envers son supérieur à l'occasion du service et outrage par paroles envers un supérieur à l'occasion du service ». On invoque à son passif 4 jours de consigne, en janvier 1914, pour négligence dans son emploi de lampiste, et 4 autres jours de consigne, en mars 1914, pour ne pas avoir rendu-compte au sergent-major, d'une distribution de pétrole ayant eu lieu huit jours auparavant. Mais on rappelle hors de son passé militaire, une condamnation en 1909 pour abus de confiance, vol en février 1911, 3 mois et un jour de prison et vol de récoltes sur pied, 1 mois de prison.

Les témoins à charge, au nombre de quatre, ont à peu près tous la même histoire à raconter… : « le 15 janvier, au moment de la soupe, Chenut Raoul Charles est rentré au gourbi en se vantant d'avoir bu du vin à Bouvancourt. Il était visiblement pris de boisson et cherchait querelle à tous. Il parlait donc haut et fort et a critiqué les supérieurs en disant « on n'a pas besoin d'eux ». Son caporal est intervenu à trois reprises pour le faire taire, et lors de sa troisième intervention, le soldat Chenut l'a frappé de deux coups de poing et d'un coup de crosse de fusil à la hanche. » Trois de ces témoignages ne disent aucun bien de l'attitude régulière de Raoul Charles : querelleur, bagarreur et insoumis.

Pour sa défense, Raoul Charles reconnaît avoir bu lors de sa sortie mais ne se souvient de rien quant aux faits qui lui sont reprochés.

Il est condamné à mort le 29 janvier et fusillé le 28 février 1915, à quinze heures, à la ferme Chalons-le-Vergeur près Bouvancourt (51)



Mars



François Laforest, né le 20 juillet 1883 à Saint-Rambert L'Isle-Barbe (Limonest), célibataire, cultivateur à Lyon, 2è classe au 359è R.I., 21è Cie. Réfractaire durant son service militaire il est affecté au 359e R.I. et combat en Meurthe-et-Moselle ; considéré comme un « tire au flanc reconnu » il quitte sa compagnie sans autorisation le 27 février 1915 à 5 heures « pour aller à Thann se faire soigner les dents ».
Lieutenant Michel Dupessey : « Laforest est d’un mauvais exemple à la Cie. Il a manqué souvent aux tranchées. Le 22 février, j’ai dû laisser un caporal et deux hommes, baïonnette au canon pour l’emmener à la Route de Mulhouse. Le 26 du même mois, la Cie était à Sandos-Weiler, et la section de Laforest en 1ère ligne au Pont sans rien voir devant elle que l’ennemi. L’adjudant Petitcouland me prévint que Laforest avait disparu… Le sergent Chabert n’a pu le trouver que le lendemain soir. Laforest était un très mauvais esprit à la Cie… Il n’est venu qu’une fois aux tranchées, sans savoir d’ailleurs que nous y allions. Depuis le 20 janvier, il s’est fait porter malade tous les jours, au déplaisir de ses camarades qui n’aimaient pas prendre le service pour lui.
Arrêté il est déféré le 2 mars1915 devant un conseil de guerre spécial du 359e R.I. et condamné à mort pour « abandon de poste en présence de l'ennemi » ; transporté à l'hôpital de Thann (Alsace) après son exécution le 3 mars (5h45), il est inhumé sur place. « Tué l’ennemi » : Mort pour la France.


Louis Joseph Colin, né le 30  juin 1892 à Helfaut (62), soldat au 273è R.I., condamné par le CG de la 5è D.I.

La Voix du Nord, le 11 novembre 2017 (Morgane Goldenstein) :
Il aura fallu attendre 102 ans pour que l’honneur du jeune combattant wizernois, Louis Colin, lui soit rendu.  « Il a été fusillé parce qu’il avait refusé de nettoyer un boyau dans une tranchée. Un jugement expéditif a eu lieu le 4 mars 1915. Le 5 mars, il était fusillé » "raconte Maryvonne Urbanik, coordinatrice du groupe de travail régional intitulé Mémoire des fusillés. « L’armée l’a reconnu « tué à l’ennemi »... et n’a jamais reconnu le vrai motif de la fusillade »
Seuls 8 des 56 fusillés dans le Nord-Pas-de-Calais ont bénéficié d’une réhabilitation judiciaire. « Pour l’obtenir, il faut apporter des preuves nouvelles pour rouvrir le dossier », explique Maryvonne Urbanik. « Or, cent ans après, il n’y a plus de témoins. » Louis Joseph Colin fait partie des 48 fusillés qui sont toujours reconnus coupables, aux yeux de la justice, des faits qui leur ont été reprochés à l’époque. La cérémonie du 11 novembre ne lui confère donc qu’une réhabilitation morale qui n’a aucune valeur juridique. Mention "Mort pour la France".


Lucien François Lequeux, né le 12 mars 1878 à Epernay, bouchonnier, puis charpentier en métal à Nancy, soldat territorial du 306e R.I., jugé pour refus d’obéissance, outrages et voies de fait à supérieur par le CG de la 69è division de réserve, le 11 février qui ordonne un examen mental.
Extraits du rapport du professeur Abadie :
Exposition des faits : Le 31 janvier 1915 [à Braine], le soldat Lequeux, de la 20è Cie du 306è R.I. accomplissait une punition de prison, lorsqu’il demanda à parler au lieutenant Quinet. Dès l’arrivée de cet officier, il se mit à l’invectiver de très près et, invité par trois fois à se reculer et à se tenir à une distance réglementaire, il refusa d’obéir à cet ordre formel. Il jeta avec rage ses sabots à gauche et à droite et il s’élança sur le lieutenant en s’écriant : « assassins que vous êtes, tas de coquins, ça m’est égal d’avoir six balles dans la peau, mais je vous aurai la peau avant, je vous la crèverai ! »
Antécédents : son pères est mort à l'âge de 45 ans d'une maladie de foie provoquée par l'abus de l'absinthe et des boissons alcooliques… Il avait un frère qui fut tué récemment à l'attaque de Vailly… Lequeux a toujours eu une excellent santé physique… jamais d'autres maladies sérieuses que les attaques de fièvres paludéennes contractées et soignées en Tunisie… Il fréquenta l'école jusqu'à 12 ans : il était bon élève… Condamné à l'âge de 18 ans à deux ans de prison pour vol de plomb et de cuivre, il fit sa peine dans la maison centrale de Clairvaux. A 20 ans il fait son service militaire à Gabès. Après sa libération, il voyage de ville en ville pendant quatre ans comme mécanicien-ajusteur dans un cinématographe de foire. Par la suite, il quitte le métier de forain et roule comme trimardeur en France, dans le Luxembourg, en Belgique. [A Nancy] il s'est marié avec une veuve, mère d'un enfant… Lequeux a depuis l'âge de 16 ans l'habitude de boire avec excès. Il avoue absorber d'habitude chaque jour plusieurs litres de vin (jusqu'à 5 à 6 litres), de l'eau-de-vie, des apéritifs, quelquefois 3 à 4 absinthes par jour : il trouvait assez facilement de l'absinthe à boire dans les cantonnements…
Lequeux est un homme de taille moyenne, de constitution robuste… Il est assez vigoureusement musclé. Il porte de nombreux tatouages (un point sur la joue, une tête de femme sur la poitrine, des emblèmes grossiers, cœurs et lettres sur les bras et les mains, etc.)… Il est facile de retrouver dans la psychisme de Lequeux les grandes caractéristiques du déséquilibre mental : irritabilité, instabilité, impulsivité, amoralité et leurs conséquences : difficulté de l'adaptation et réactions antisociales… Son déséquilibre n'atteint cependant qu'un degré relativement léger…
Au commencement du mois de janvier, il avait reçu quelque argent de sa femme et il dépensait cet argent à satisfaire ses habitudes alcooliques. Le jour où il tira un coup de fusil dans la direction d'une sentinelle, il était ivre depuis le matin, il avait bu plus de 6 à 8 litres de vin, dit-il. En cherchant à sortir du cantonnement, il a tiré un coup de feu sans le vouloir ; il ne croyait pas son fusil chargé, il n'avait nullement l'intention de déserter… seulement de quitter le camp pour aller boire ailleurs. Quand, après avoir bénéficié d'un non-lieu, il revint à la Cie, il fut fâché de l’appréciation défavorable qu'aurait émise sur son compte son lieutenant : « D'ailleurs, dit-il, il ne pouvait pas me voir, il me cherchait, il a fait un speech à toute la Cie sur mon compte ; les copains m'ont dit de me méfier, qu'il me ferait tourner ».
Arrivant aux faits actuels, Lequeux prétend que, étant en prison, il n'a pas demandé à parler à son lieutenant. Il n'avait pas bu avec excès ce jour-là. Il n'avait pris qu'un quart de vin. Le lieutenant avait un air arrogant dit-il ; il lui a défendu de quitter le local disciplinaire pour se rendre aux cabinets. Alors, ajoute-t-il, la colère a monté en lui et il ne se rappelle plus très bien ce qu'il a dit et fait. Il termine ainsi : « ils peuvent faire de moi ce qu'on voudra, ils peuvent me faire claquer s'ils veulent, ça m'est égal ». Tout le récit précédent est fait sur un ton très animé… Quelques minutes après, le ton de sa conversations change complètement… A une autre moment, très adouci, il se laisse entraîner à pleurer abondamment et à se lamenter : »J'ai eu tort de faire cela… je n'ai pas osé l'écrire à ma femme, j'ai eu peur qu'elle se fasse de la bile… je n'ai pas de caractère pour me maintenir… la colère m'a pris, il a fallu que je réponde ».
Conclusion : en conséquence, il doit être considéré comme responsable des actes qui lui sont reprochés, même si cette responsabilité doit être considérée comme atténuée.
Les circonstances atténuantes ne sont plus prises en compte par les conseils de guerre.
Lt Quinet devant le conseil : « Ce n’est pas une brute. Il aurait très bien pu obtenir des galons s’il l’avait voulu. Mais c’est un dévoyé. C’est un soldat sans honneur. »
Lequeux est condamné à mort le 5 mars1915 et fusillé le 7 mars 1915 à Braine, 7h30. « Le coup de grâce a été rendu nécessaire par les nombreux spasmes qui agitaient le supplicié. Il fut donné en arrière de l’oreille et un peu bas, la balle traversant les masses musculaires du cou fut retrouvée au pied du poteau. Un second coup immédiatement tiré dans l’oreille et bien dirigé fit immédiatement cesser toute contraction. »




Georges Auguste Fauvel, né le 20 novembre 1892 à Domont (Val d'Oise), livreur à Clichy, célibataire, soldat au 37è R.I., condamné par le CG de la 11è DI, (audience du 9 mars 1915)
« J’ai quitté les tranchées à Langemark avec le sergent Maldinez et d’autres malades le 17 décembre au soir. Le 19 le sergent Cailloux m’a retrouvé aux cuisines et m’a ramené à la visite à Pilken. [J’ai rejoint] le 24 décembre ; le 21 j’étais allé pour rejoindre ma compagnie à Langermark, mais elle était partie pour une attaque.
- On vous reproche d’avoir abandonné votre poste le 20 janvier 1915 à Steenshaak pendant la période des tranchées du 20 au 23 janvier.
- J’ai quitté les tranchées parce que je n’avais pas de chaussures.
- Vous êtes encore accusé d’avoir abandonné votre Cie le 27 janvier quand elle traversait Elverdinghe pour se rendre aux tranchées.
- Oui, j’étais malade et j’avais mal aux pieds. Je suis entré dans un café et j’ai passé la nuit dans une ferme.
Les rapports sont grevés par de multiples confusions dans les dates qui rendent approximative la procédure durant laquelle de nombreux officiers évacués ne peuvent témoigner. Il résulte de l’enquête qu’une partie du 37è R.I. en déroute a passé la journée du 22 dans les tranchées du 26è, mais qu’ils s’y trouvaient en si grand nombre que personne n’a remarqué la présence ou l’absence de Fauvel. Ces « détails » ne sont de toute façon d’aucune importance pour les juges.
Fauvel est fusillé le 10 mars 1915 à Brielen (Belgique), 6h. Tué à l’ennemi : Mort pour la France
en compagnie de Paul Xavier Jacquot, né le 18 mai 1895 à Luxeuil-Les-Bains (Haute Saône), mouleur en cuivre, soldat au 69 ème R.I. 1ère Cie ; « Genre de mort : Blessures de guerre » Mort pour la France.
Jacquot : - Je suis parti et je ne suis pas revenu. C’est la peur qui m’a poussé à déserté.
D : - Jacquot était-il un bon soldat ?
Sergent Schiff : - C’est un faible d’esprit.
Caporal Chaire : Le 16 décembre [dans le secteur de La Forge, près du moulin de Korteker, à 200m des lignes allemandes], Jacquot a quitté sans autorisation la tranchée et n’est plus revenu. Nous étions en première ligne. Il avait demandé l’autorisation d’aller à la visite ; mais le capitaine lui avait refusé cette autorisation parce qu’il ne paraissait pas malade.
D : - Jacquot était-il mauvais soldat ?
Chaire : - Non. Je ne m’explique pas son acte. La veille il avait encore travaillé à Faire une tranchée en avant de la tranchée de première ligne.

Plainte du capitaine Vétillart : « La tranchée de Jacquot était placée contre une haie qui prolongeait vers les lignes ennemies. Le dernier témoignage recueilli à son sujet est le suivant : Il fut aperçu par le soldat Varin de sa section longeant cette haie dans la direction de l’ennemi… Le soldat jacquot Paul, engagé volontaire pour 4 ans le 22 septembre 1913 à Vesoul, est un esprit faible et sans énergie, se laissant facilement démoraliser et manquant de courage. Très impressionné par la blessure de son cousin, le soldat Rapenne de la même Cie, survenue pendant le bombardement d’Authelupt, le 4 septembre 1914 ; il aurait alors dit au soldat Renard, de sa section, actuellement évacué : « Je ne retournerai plus au feu, depuis que mon cousin a été blessé. »
Fauvel est arrêté par la gendarmerie le 20 février 1915 à Steenworde par un employé d’octroi.

Rapport médico-légal : « Fauvel portait sur le thorax dans la partie supérieure, les orifices d’entrée de neuf balles et un autre à la région inférieure et antérieure du cou, un peu à gauche de la ligne médiane. A part une ou deux balles ayant probablement intéressé l’origine des gros vaisseaux du cœur, aucune de ces balles ne semble avoir été immédiatement mortelle. Le coup de grâce, dont l’orifice d’entrée était visible derrière le pavillon de l’oreille gauche, à la base de la mastoïde, semble avoir été utile, sinon nécessaire. Jacquot portait sur la paroi thoracique antérieure et supérieure les orifices de cinq projectiles groupés dans la région des gros vaisseaux de la base du cœur, et constituant des blessures immédiatement mortelles. Il en est de même pour une sixième balle ayant intéressé la région carotidienne gauche. Une autre trace de projectile était située dans la région sous-thyroïdienne, à la partie médiane. Le coup de grâce, intéressant la région de l’articulation semi-paro-maxillaire droite ne paraît pas avoir été nécessaire. »


Albin François Charles Danoy, est né le 25 octobre 1887, au numéro 13 de la rue Jean Jaurès à Rivesaltes et mort le 13 mars 1915 à Saint-Dié dans les Vosges. Il avait 28 ans.. Condamné à mort pour abandon de poste devant l’ennemi, Albin Danoy a été fusillé, à genoux, devant le peloton et son corps enterré de manière anonyme, sans le moindre signe distinctif sur sa tombe…
Pourtant, depuis la mobilisation, Albin Danoy avait été de tous les coups du 253è régiment d’infanterie de Perpignan qui n’avait pas été ménagé sur le front des Vosges. Le 19 février, le jour justement où Albin abandonne son poste, le martyrologue du 253è est particulièrement long. Lui, a craqué, il est parti et s’est fait arrêter par les gendarmes sur la route de Saint-Dié. Croyait-il lui-même que son alibi tiendrait longtemps devant l’enquête des gendarmes "il leur dit aller chez le dentiste". Le conseil de guerre de la 41è division le condamna a être passé par les armes, sans possibilité de recours, ni d'appel. Il fut fusillé
Elément curieux, il était par son père et sa mère, doublement cousin de Joffre. Il s'est dit que la véritable raison de son exécution aurait été son refus de cirer les bottes de son supérieur. 




François Thomas, né le 27 mai 1885 à Coadout (Côtes du Nord), maçon à Brest, célibataire, soldat au 11è groupe spécial, 1,67m, cheveux et sourcils bruns, front fuyant, yeux verdâtres, nez convexe, bouche assez grande, menton carré, visage long, teint basané, nez à droite, lobe de l'oreille collé, sourcils drus, lèvres assez épaisses, oreilles écartées et ourlées, yeux excavés : le signalement est reproduit in-extenso dans le PV d'exécution à mort.
Le 30 octobre 1914 arrive à Taourirt un détachement du 11è GS commandé par le sergent Nicollic. Malgré la défense qui leur a été faite, Thoma et Grin sortent en ville et s’enivrent. Denigot, Beaubry, Penchréac et Jégo, restés au cantonnement se procurent du vin et font de même. Une bagarre éclate entre ces soldats dont les cris « causaient du scandale au camp ». Le sergent Nicollic, les caporaux Allanic et Gentilhomme essayent d’intervenir. C’est sur ce dernier que se focalisent les injures : « Thomas traitait ce gradé de « lâche, bandit, cochon et fainéant » et Denigot « bandit, cochon vache, viens donc fainéant que je te tape sur la gueule », Jégo ajoutant »J’aurai ta peau, soit à nantes, soit à Saint-Nazaire, par moi-même ou par d’autres ». Voyant qu’il ne peut rétablir l’ordre, Nicollic appelle à la rescousse le chef du poste de police, le sergent Fati, qui accoure avec le caporal Frutos. Les deux essuient à leur tour une résistance opiniâtre de la part de hommes qui gesticulent et jettent des pierres sur la garde. Thomas se distingue « au cours de cette scène scandaleuse, par sa violence et son exaltation ». Il frappe avec une gamelle le caporal Frutos, puis se retournant contre le sergent Fati, le bouscule et l’accule contre le mur. Les gradés désignent dans le désordre Pencréach, Gorin et Beaubry comme faisant rébellion à la force armée. « les inculpé sont tous très mal notés. Leur attitude violemment injurieuse… démontre le danger que ces hommes constituent pour la discipline, si difficile à maintenir dans les groupes spéciaux ».
Telle est la version des sous-officiers ; on se rend compte rapidement que ce rapport ne tient pas debout. La bagarre qu’il évoque -sans pourvoir en fournir la cause, les témoins y compris gradés déclarant dans un premier temps que les inculpés n’étaient pas ivre, puis changeant d’avis pour les besoins de l’instruction- n’a probablement même pas eu lieu, et il s’agirait plutôt d’une rébellion collective (peut-être pour défendre Thomas en effet face à la garde) dont la sanction s’apparente à une décimation, les meneurs étant désignés parmi les éléments les plus redoutés et les moins malléables du groupe. On voit au fils de l’instruction comme l’affaire Penchréac devient peu à peu l’affaire Thomas, le premier appuyant ses déclarations sur le rapport de gendarmerie bien gênant qui ne mentionne pas la présence des plaignants outragés pendant la « scène de scandale ». On voit d’’ailleurs le caporal Gentilhomme avouer qu’il se tenait à une cinquantaine de mètres de la chambre des hommes, qu’il n’a vu aucune des voix de faits, et qui se met à raconter tout à fait autre chose pour se plaindre que Penchréac est venu tambouriner à la porte des officiers pour réclamer du café en pleine nuit !.. Et le lendemain tout le monde s’est levé dans la bonne humeur et a suivi le convoi !.. L'un des gradés, Allanic, semble mentir avec plus de cohérence et d'assurance que les autres ; est-il l'inspirateur de la version officielle ? Les interrogatoires étant, par groupes, très similaires, au moins dans les paragraphes stéréotypés de leurs débuts, on peut croire que l'instructeur du dossier n'est pas étranger à quelques remaniements de la réalité, et donc au fait que ce soir la « victime » de l'incident qui reçoive la condamnation la plus lourde, non pas en tant que meneur, mais simplement parce qu'il a été défendu par les hommes du rang contre leurs chefs.
Thomas est jugé le 5 janvier 1915 par le 1er conseil de guerre de l'Amalat d'Oujda, avec Laurent Pencréach, Pierre marie Gorin, Romain Beaubry, inculpés de rébellion envers la force armée (5 ans de prison), en outre de voies de fait envers 2 supérieurs, outrage par paroles gestes et menaces envers un supérieur pendant le service avec les soldat Isidore Denigot et Théophile Jégo (10 ans de Travaux Publics)
Jégo :  « Je revenais des cabinets lorsque j’ai vu devant la porte de la chambre un rassemblement de soldats qui discutaient bruyamment. Je n’ai reconnu personne et je ne savais pas de quoi il s’agissait. J’ai à ce moment-là reçu un coup de baïonnette qui ne m’était probablement pas destiné… Je n’ai vu ni le sergent Niccollic, ni le caporal Allanic, ni le caporal gentilhomme et je n’ai outragé aucun d’eux… Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Ils en ont choisi six dont ils voulaient se débarrasser… ces gradés se servent de témoins des uns aux autres et ils ont choisi leurs têtes. »
Denigot : « Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Il n’y avait de présent que le caporal Allanic… J’étais couché à ce moment-là et je ne me suis réveillé qu’à l’arrivée de la gendarmerie. »
Gorin : « D'après ce qu'on dit maintenant, je pense qu'il y a eu bagarre, mais je ne l'ai ni vue ni entendue. Je dormais dans notre chambre avec tous nos camarades, puisque nous n'avions qu'une seule chambre… Nous étions 22 dans la chambrée, comment se fait-il que nous ne soyons que six poursuivis ? »
Pencréach : « Je n’ai pas fait rébellion. D’autres camarades étaient en train de faire rébellion contre les gradés. Alors le sergent a dit : « Chargez ». C’est alors que je me suis écrié : « Ce n’est pas la peine de tirer sur des français, il y a assez d’Allemands à tuer à la frontière.
- Le sergent Nicollic affirme que vous avez fait rébellion, que vous étiez même un des plus surexcités de la bande et que lorsqu’il a voulu s’emparer de Thomas vous vous êtes écrié : « Si vous le touchez, gare à vous, ça va chier ». C’est à cet appel que tous vos camarades se sont jetés en avant à la défense de Thomas.
Pencréach : Le sergent peut dire ce qu’il veut. Il n’a pas pu me reconnaître car il faisait obscur ; je n’ai pas reconnu moi-même aucun de mes camarades.
- Le caporal Allanic… vous a entendu crier : « Si vous l’enfilez, ça va cher ! »
Pencréach : Le caporal Allanic n’était même pas là à en croire la déclaration du brigadier de gendarmerie car moi-même je n’étais pas là et je n’ai pas pu faire cette remarque… [Gentilhomme] a dit comme les autres mais il n’a pas pu me voir car je n’étais pas là. Je sais que je ne serai pas crû contrairement à la déposition de ces gradés et cependant je vous affirme vous avoir dit la vérité.
(…) J’affirme qu’aucun de nos trois gradés, le sergent Nicollic, le caporal Gentilhomme, et le caporal Allanic n’ont assisté à la bagarre qui a eu lieu à l’extérieur, puisque le lendemain matin, ils affirmaient avoir reconnu ma voix, et que leur chambre était à une centaine de mètres de la nôtre. Ils n’ont rien vu et ils n’ont probablement rien entendu, car il y avait plus de cent mètre entre eux et nous. Ils avaient dû céder la place à la garde et ils la laissaient agir. On a pu me voir à l’intérieur de la chambre amis je ne suis jamais sorti à l’extérieur, et je ne comprends pas pour quel motif on me fait passer devant un conseil de guerre. C’est tout. »

Thomas : « Je n’ai commis aucun de ces faits. Je demandais du café au cuisinier qui refusa de m’en servir. Je l’ai alors outragé, mais je n’ai outragé aucun supérieur. La patrouille passait et voulait m’arrêter. Je me suis débattu avec les hommes de garde parce que je ne voulais pas être enfermé aux locaux et je suis allé dans ma chambre. j’avais en effet été consigné et je suis sorti en ville pour aller acheter du tabac. Il n’est pas vrai que je me sois enivré. Je ne me suis pas battu avec mes camarades… Aucun des témoins ne dit la vérité. Je n’avais pas de gamelle à la main. Je n’ai pas pu frapper le caporal Frutos ».
Gendarme à cheval Piétri : « Le 30 octobre dernier, étant de service à la résidence, j’ai été prévenu vers 21 heures qu’une révolte entre militaires du 11è GS avait lieu dans la redoute et que les hommes de garde étaient impuissants pour rétablir l’ordre. Je me suis immédiatement rendu sur les lieux où j’ai constaté que huit ou dix chasseurs du groupe spécial étaient pris de boisson et discutaient fortement avec plusieurs hommes de garde qui les invitaient à aller se coucher. Les militaires précités, invités au calme et à rentrer dans leur chambre ont fait quelques résistances sans menace ni violence et sont sur mon invitation entrés dans leur chambre et tout a été fini. Aucune injure, outrage et menace n’ont été prononcés en ma présence. »
Recours en grâce rejeté le 11 mars :Thomas est fusillé le 13 mars 1915 à Oujda (Maroc) 6h30



Louis Jean Marie Auguste Longuetaud
, dit « Jojo », né le 12 septembre 1889 à Nantes, coiffeur à Paris. Après son service militaire au 137ème RI, il prend part aux combats avec son régiment : bataille des frontières, Marne et Somme. Passé à la 20ème compagnie du 249ème R.I.et il est envoyé au Chemin des Dames.
Le 13 mars au cantonnement de Bourg, Longuetaud, est puni de prison pour avoir découché le 11 alors qu’il était reconnu malade. Il rend l'adjudant-chef Evain responsable de cette mesure et demande à lui parler seul à seul. Comme celui-ci passe près du poste de police, il y pénètre et discute quelques instants avec Longuetaud, puis s'en va. De cette discussion le sergent Sallebert chef de poste, ne se souvient qu'avoir entendu Longuetaud dire à Evain : « Vous savez que je serai plus fort que vous ». Vers 15 heures, Longuetaud s'enfuit du poste, se rend au cantonnement du tambour Destandeau, s'empare de son revolver, de six cartouches et charge l'arme qu'il emporte dans la poche de son pantalon. Il se rend alors chez un habitant du bourg, M. Lesur, marchand de vin. et dit, devant témoin : « Je suis emmerdé, je vais faire un sale coup. Il y en a un qui me fait chier. Je le ferai descendre. Il faudra que j'en dégringole un avant qu'il soit ce soir ». En sortant de chez Lesur, Longuetaud tombe sur le sous-Lieutenant Costaramone , qui s'étonne, le sachant puni de le voir là et lui demande ce qu'il fait là. Longuetaud répond « Je me ballade ». La scène se déroule sous les fenêtres de l'adjudant-chef Evain. Costaramone l'appelle et lui donne ordre de reconduise Longuetaud au poste de police. Une discussion brève a lieu sur le pas de la porte et Longuetaud suit l'adjudant. Mais arrivés dans une ruelle qui conduit de la place de l'église à la place du marché, Longuetaud sort le revolver qu'il cachait dans un pli de sa capote et tire sur l'adjudant trois balles qui le tuent sur le coup. Retrouvé quelques instant plus tard dans un cantonnement, Longuetaud est ramené au poste de police où il est ligoté. « Au lieu de regretter son acte, il en semblait très fier, disant qu'il avait fait « un exemple » et s 'adressant au lieutenant Brand en particulier dit : « Vous y passerez aussi avant 24 heures ; ce n'est pas moi qui ferai le coup, mais mes amis me vengeront. »
Il fallait s'y attendre, il n'y a pas qu'avec la chair à canon que les officiers font des exemples ; il est logique que leurs méthodes se retournent parfois contre eux, quand bien même ils n'auraient rien à voir avec l'incident de départ. Les hommes du rang ont bien compris que toute la valeur de l'exemple réside dans l'injustice avec laquelle on s'en prévaut.
Longuetaud est déféré le 14 mars 1915 devant un conseil de guerre spécial de la 35ème DI : « L'attitude de Longuetaud à l'audience a été des plus mauvaises, pas un moment il n'a semblé regretter l'acte qu'il avait commis ». Il est condamné à mort pour « voies de fait avec préméditation -un juré vote contre- envers un supérieur à l’occasion du service », fusillé le jour même à 18 heures dans l’Aisne à Bourg-et-Comin. Comme il avait vécu à La Roche-sur-Yon, son nom figure sur le monument aux morts de la ville. « Tué à l'ennemi » : Mort pour la France.


Charles Ange Botté, né le 9 juin 1895 à Marseille où il exerce la profession d’artiste selon ce qu’il déclare le 15 mars 1915. Condamné pour vol à l'âge de 16 ans, il est détenu au bagne pour enfants d'Aniane à partir du 9 novembre 1911, pour une durée qui devrait s'étendre jusqu’à sa majorité. Mais le 10 janvier 1914, il s'engage pour 5 ans dans le 7è BCP basé à Draguignan. Il écrit alors une lettre outrancièrement patriotique à son frère : « Cher frère, Me voici sorti de tout embarras et prêt à faire mon devoir de français, parce que c’est le seul chemin que j’ai à prendre. Anti-patriote en temps de paix ! Mais patriote en temps de guerre, car français je suis et honneur je m’en fais. Il faut que j’alle pousser une visite à ces sales boches et c’est la seule chose que j’aie à faire pour racheter mes fautes commises et nul ne pourra me reprocher quoi que ce soit. Ma peine est suspendue parce que je pars au feu. J’implore le pardon d’un frère… Pas de mauvais sang, prends courage, car j’en fais de même. Reçois cher frère les plus tendres baisers de ton fils. »[?]
Il déserte une première fois le 5 avril 1914, puis revient à l'activité au 7è BCA, 1ère Cie. Son relevé de punition est alors quasiment vide. Début février 1915, il se soustrait aux violents combats livrés par sa Cie dans le massif du Vieil-Armand (Haut-Rhin) avec le chasseur Henri Auguste Camier, (né le 18 novembre 1893 à Paris 10è, au civil garçon boucher à Aubervilliers, engagé volontaire en 1912 pour 3 ans, tatouages : une étoile sur l’épaule gauche, une croix au poignet). D’après son relevé de punition, Camier qui a d’abord servi au Maroc,apparaît comme porté à la violence (s’en prenant spécialement aux recrues, n’hésitant pas à mordre) à l’indiscipline et à l’insolence (à haute voix au rassemblement ; « le caporal ouvre encore son claque-merde ».)
Le 3 mars, un lieutenant remarque les allées et venues de deux jeunes gens en civil. Il charge un de ses brigadiers, agent en sûreté, de vérifier son intuition. Celui-ci trouve la retraite des 2 jeunes gens dans le café-boulangerie « Le Gollet »  à Cornimont, dans les Vosges. Rapidement, le brigadier devine qu’il se trouve en présence de déserteurs qu’il fait arrêter.
Interrogée le 15 mars par les gendarmes, Perrot et Vuillemin, madame Eugénie Singer, née Zirn, 31 ans, patronne du Gollet raconte :« Le 10 février dernier je crois vers 20h45, deux militaires du 7è BCA sont venus me trouver dans ma cuisine. Ils m’ont demandé si je n’avais pas une chambre à mettre à leur disposition. Je leur ai répondu oui, j’ai une chambre libre, elle est à votre service. Comme il n’y avait pas d’autres militaires de ce bataillon à Cornimont je leur ai demandé le motif de leur présence. Ils m’ont répondu : « Nous sommes envoyés à Bruyères chercher des mulets. Nous avons été tellement bien reçus à Cornimont lorsque le bataillon y a cantonné que nous avon demandé à des civils s’ils voulaient aller à Bruyères à notre place. Ils ont accepté et ils sont partis. Nous les attendons ici. » Ayant cru ce qu’ils me disaient, sur leur demande, je leur ai servi à manger et ils sont montés dans leur chambre. Ils ont resté chez moi pendant environ trois semaines, c’est-à-dire jusqu’au moment où on est venu les arrêter. Pendant leur séjour chez moi, ces deux militaires se sont souvent promenés en tenue. Je ne les ai pas vu recourir à des déguisement ni remarqué qu’il craignaient d’être vus. Plusieurs jours après leur arrivée, j’ai seulement appris qu’ils se nommaient, l’un Camier, l’autre Botté. Durant les 15 premiers jours tous deux sont restés en tenue. Après Botté qui servait dans mon débit quand il y avait affluence de clients et auquel j’avais donné un tablier, a mis un pantalon de mon mari que je lui ai prêté. Il a conservé ce vêtement jusqu’à son départ. Ce qui m’a encore fait croire davantage ce qu’ils m’avaient dit en arrivant, c’est que vers le 25 février, Camier a dit : « Voilà déjà 11 jours que nous sommes là, il faut que j’aille voir ce qui se passe » et il est parti. A sa rentrée le 27 au soir, je lui ai demandé ce qu’il savait de nouveau. Il m’a répondu : « Jusqu’à maintenant, tout va bien. Je viens de voir mes collègues ; j’ai même été dans les tranchées. » Je l’ai cru. J’affirme que ces militaires n’étaient jamais venu chez moi avant, si ce n’est peut-être prendre des consommations lors du cantonnement du bataillon à Cornimont. Je ne les connaissais pas du tout ni l’un ni l’autre n’a été en billet de logement chez moi à n’importe quel moment. J’affirme également avoir pêché par ignorance en les conservant chez moi, car je croyais leur situation régulière ». Défendue par deux notables, la patronne du Gollet fait avaler aux militaires sa crédulité et sa bonne foi. Sa première déclaration aux gendarmes était légèrement différentes : « cette dame et sa sœur ont dit n’avoir reçu [ces 2 militaires] que parce qu’elles avaient eu l’un d’eux et son frère en billet de logement pendant le passage à Cornimont des 7è et 24è Chasseurs à pied. »


Interrogés, les 2 soldats reconnurent appartenir à la 1ère compagnie du 7e bataillon de chasseurs et être déserteurs depuis plus d’une quinzaine de jours. Le 7 mars, ces 2 soldats étaient condamnés à 20 ans de détention par le Conseil de guerre de la 66e DI pour "désertion en présence de l'ennemi". Juste après le jugement, le général Serret suspendait leurs peines pour la durée de la guerre. Dirigés sur Bischwiller (Haut-Rhin) où stationne leur nouvelle unité, le 13è BCP, Charles Botté et Henri Camier parviennent à prendre la fuite le soir-même, 11 mars, mais sont arrêtés à 23h30 au Col d'Oderen par les douaniers. Amenés au poste de gendarmerie de Kruth ils déclarent être partis chercher du linge laissé à Ventron (à environ 28 kms) lors d’un précédent passage pour pouvoir se changer (alibi facilement écarté par leur chef qui affirme que le 7è BCP n’a jamais stationné à Ventron, et que s’ils avaient eu besoin de linge, il n’avaient qu’à en demander au fourrier, ils ont de plus pris soin d’arracher les écussons de leurs uniformes). Les 2 soldats sont présentés le 15 mars à 8h30 devant le CG spécial du 13è BCP. Il solliciteront en vain la clémence du conseil, un brouillon de « jugement préparatoire » mentionnant déjà la peine capitale. Cette fois, le générel Serret refuse par télégramme tout sursis à l’exécution de la peine.
Quand le commissaire-rapporteur demanda à un des inculpés pourquoi il n’avait pas demandé d’autorisation d’absence, la réponse fut : parce qu’on me l’aurait refusé.
Condamnés, Botté et Camier sont fusillés le jour-même à 16h10 au camp Barrié (col de Silberlock). Les circonstances sont rapportées dans le rapport dressé par le chef de bataillon Verlet-Hanus :
« Le lieu choisi pour l'exécution est situé à 200m du ruisseau du Sihl, sur la route de Herrenfluh à la cote 908. Les deux condamnés furent extraits de la prison où ils étaient sous la surveillance de la garde de police. Amenés librement par la garde de police sur le lieu de l'exécution, ils gravirent seuls le quelques mètre de terrain au-dessus de la route et se placèrent chacun contre deux arbres qui leur furent indiqués. Les yeux des condamnés ayant été bandés, le commissaire du gouvernement donna lecture à haute voix d'un extrait du jugement de condamnation. Puis, le peloton d'exécution, composé régulièrement d'un officier, de caporaux et de chasseurs du 13è bataillon exécuta un feu. Il était 16h10. Les deux condamnés Botté et Camier tombèrent. Le chef du service médical du 13è bataillon constata le décès de chacun des condamnés. L'exécution eut lieu en présence d'une importante fraction des troupes disponibles du 7è bataillon de chasseurs. »
Botté, 20 ans, est inscrit sur le monument aux morts de Port-de-Bouc (où résidait sa mère au moment de sa mort). Saisie par la mère du soldat Botté dans la perspective d’un recours en révision « basé uniquement sur la jeunesse et la faiblesse de son caractère de son fils », la Cour d'appel de Grenoble a rejeté cette requête le 8 septembre 1921 et à nouveau en mai 1922.


Louis Marie Bellamy, né le 10 février 1894 à Guipry (Ile-et-Vilaine), cultivateur, célibataire, soldat du 47è R.I.
Le 22 février vers 20h dans une tranchée en avant de Chanteclais, Bellamy est blessé à la main gauche. La blessure ayant paru suspecte à l'examen médical, il reconnaît le 24 janvier s'être blessé lui-même en tombant dans son sommeil et en tentant de se relever à l'aide de son fusil. Il a menti jusque là par peur d'être puni pour s'être endormi en faction.Ses explications ne parviennent pas à convaincre, car il paraît difficile de s'endormir sous la fusillade à un endroit que les hommes savaient particulièrement dangereux et proche des Allemands, même si Bellamy n'était arrivé à la Cie que depuis une quinzaine de jours. Une balle française étant de plus retrouvée dans son créneau, Bellamy est déféré le 15 mars 1915 devant le conseil de guerre ordinaire de la 20e DI. Il est condamné à mort pour "Abandon de poste en présence de l'ennemi par mutilation volontaire" et fusillé le 16 mars 1915 à 6 heures à Sainte-Catherine près d'Arras.


Jean Auguste Moret, né le 3 octobre 1915 à Malleret-Boussac (Creuse), maçon, caporal au 4è R.I. 7è Cie, jamais puni
CG de la 9è DI (9 mars 1915) :
Déposition du sergent Coladon : « Dans la nuit du 29 au 30 janvier [vers minuit, forêt d'Argonne], le caporal Moret se chauffait avec le sergent de Lisle et moi, dans un abri de la tranchée. Nous causions de choses et d'autres. A un moment donné, Moret est sorti, j'ai supposé que c'était pour faire une ronde. Deux heures après environ comme il n'était pas revenu nous nous sommes inquiétés et nous avons pensé qu'il avait pu être tué sans supposer un seul instant qu'il s'était enfui. Je ne l'ai pas revu à la section depuis ce moment ».
Moret est arrêté par les gendarmes de la 10è DI sur la route de Ste Ménéhould à Verdun aux environs de Parois le 30 janvier, jour de son départ. Il dit qu'il se rendait à Aubréville pour demander conseil à l’aumônier du régiment.
Sur interpellation du président : « Il est faux que des actes contre nature se soient passés dans la section du moins depuis mon arrivée qui remonte à 3 ou 4 jours avant la disparition du caporal Moret.
Interrogatoire Moret : « Si j'ai quitté la tranchée où je me trouvais, c'est parce que je ne voulais pas me livrer à des actes contre nature habituels dans ma section. J'avais compris à des gestes et à différentes attitudes qu'on me ferait un mauvais parti si je me refusais de me prêter aux actes de pédérastie dont je viens de parler. Si je me suis enfui, c'est à cause de la certitude que j'avais qu'il se passait dans la tranchée des choses anormales. Sans cela je n'aurais jamais quitté mon poste. Je suis au front depuis plusieurs mois et je n'ai jamais eu peur. »
Ce système de défense inédit se heurte évidemment aux dénégations indignées de tous les témoins :
« Il a notamment mis en cause les sergents de Lisle et Coladon, les soldats Galland et Denon. Convoqués comme témoins et confrontés avec l'inculpé, tous ces militaires se sont défendu énergiquement contre les insinuations dont ils étaient l'objet. Ils n'ont pu que manifester la profonde stupéfaction que leur causaient les allégations du caporal Moret et ils ont estimé que pour adopter ce système de défense l'inculpé devait avoir eu un moment d'aberration mentale. » Un examen mental sera ordonné à l'instruction qui ne révélera rien qu'une tendance à la dépression (et un subit amaigrissement inexpliqué de 10kg). Le commandant, gardant le souvenir d'un bon gradé, énergique et dévoué préférera considérer que Moret était dans une phase de « cafard » due à de mauvaise nouvelles de sa famille. Il se livrera néanmoins à une enquête tout aussi formelle et infructueuse sur sur la moralité de ses hommes.

Moret : « Le soldat Denon serait plutôt l'instigateur de ce qui se passait dans l'escouade, à savoir, à enculer les autres ou à se laisser enculer. Je n'ai pas vu le soldat Denon mais tout me fait supposer qu'il avait les pratiques que je viens d'indiquer.
D : - Voulez-vous préciser les accusations que vous formez contre le soldat Galland ?
Moret : -Je lui reproche à lui comme aux autres d'avoir pris dans la tranchée des positions contre nature, et d'avoir tenu les propos suivants : « Tu te souviens de l'autre quand on l'a tenu, ça a duré au moins huit jours qu'il était sur la paille. »

Moret est fusillé à Neuvilly-en-Argonne, au Lieu-dit " La Croix de Pierre " Forêt de l'Argonne le 16 mars 1915 à 14 heures pour abandon de poste en présence de l'ennemi.




Les caporaux de Souain



En mars 1915, à Souain, les soldats de la 21eme compagnie du 336e régiment d’infanterie, refusent de sortir des tranchées pour attaquer les Allemands installés au nord du village. Ces soldats sont épuisés par deux mois de combats et deux attaques infructueuses mais très meurtrières. Les général Reveilhac exige des sanctions. Le capitaine Equilbey dresse une liste de 6 caporaux et 18 hommes de troupe, expressément choisis au hasard parmi les plus jeunes !
Un conseil de guerre spécial acquitte deux caporaux et les hommes de troupe. Les caporaux Maupas, Girard, Lechat, Lefoulon sont condamnés à mort et exécutés le 17 mars 1915. Le recours en grâce arrive deux heures après l'exécution devant le régiment.
 
Théophile Albert Maupas
 
né à Montgardon Le 3 Juin 1874. Marié à Herpin Blanche le 30 Juillet 1907 à Heusse. En 1914 il était instituteur au Chefresne (50). 2 enfants.
Au motif d'avoir refusé de "bondir hors de la tranchée" il déclare devant le conseil : "Quiconque montait devait être fauché littéralement par les nôtres, soit par le feu des mitrailleurs allemands."
A sa femme Blanche le 19 janvier 1915 :
J’ai assisté hier à une bien triste cérémonie : un soldat du 271e a été fusillé pour abandon de poste et pour avoir fait des signaux aux Boches, paraît-il. C’est lugubre cette cérémonie : 1.000 hommes, baïonnette au canon, ce roulement de tambours, ces 12 coups de feux, ah là là, puis ce défilé devant le fusillé, que c’est effrayant !
9 mars 1915
Le régiment avait attaqué le moulin de Souain, s’en était emparé et s’y était établi. Les obus pleuvaient à quelques mètres. Les mitrailleuses ennemies en actions rendaient toute avance impossible. Le colonel prévient qu’il va faire tirer sur nos propres tranchées si l’on n’en sort pas. Devant cette menace, le commandant et les chefs, essayent d’entraîner leurs hommes en sortant eux-mêmes des tranchées. Mais ils ne sont pas suivis.
Le 14 mars 1915
nous voici en prison, 18 bonhommes et 6 caporaux Gosselin, Girard, Lechat, Lefoulon, Lorin et moi. N’est-ce pas qu’on ne peut pas me tuer puisque je n’ai rien fait de mal.
dernière lettre :
Ni dans la vie civile, ni dans la vie militaire, je n’ai dérogé à mon devoir ; je n’ai plus ni la force ni de vouloir, ni d’espérer quoi que se soit. Je ne vais pas continuer, ma pauvre Blanche, je te ferais de la peine, trop de peine, et je pleurerais encore. Allons courage mon petit soldat, je me serre bien dur contre toi, ne me quitte pas, et veille bien sur moi. Embrasse bien fort ma jeannette. Que je t’aime, mon Dieu, et que je pleure.
Louis Albert Lefoulon
 
né à Condé-sur-Vire (50) le 17 Août 1884. En 1914 il était employé aux chemins de fer de l'ouest à Caen. Concubinage 1 enfant.

Louis Victor Girard

né à Blainville sur mer (50) le 2 Octobre 1886. Marié à Denay Marguerite le 27 Septembre 1909 à Saint-Mihiel, Meuse. En 1914 résidait à paris 17° 1 enfant. 

Lucien Auguste Lechat
 



né au Ferré (50) le 21 avril 1891. En 1914 était garçon de café à Vitré. Célibataire.

En mars 1934, une Cour spéciale paritaire réhabilite les caporaux (après deux rejets en cour de cassation).


détail du monument érigé à Suippes en mémoire des 4 Caporaux


Dans le même secteur de Souain, le lendemain 18 mars 1915, à 8 h à la butte de la ferme de Suippes, est exécuté Maurice Léon Joubert, né le 26 juin 1884 à Saint-Michel-de- Chavaignes (Sarthe), domestique agricole à Bonnétable, soldat au 115è R.I..
CG de la 8è DI : (17 mars, 13h) « Attendu que le soldat Viollet, ancien adjudant du soldat Joubert déclare qu’il a toujours observé chez cet homme des troubles nerveux caractérisés par une humeur sauvage et incohérente, dans la vie de cantonnement, et par une terreur panique nerveuse, maladive sur le champ de bataille, attendu que l’adjudant Vatin, le caporal Gerlin, le soldat Hillet confirment absolument… que Joubert est atteint de neurasthénie et de troubles nerveux et mentaux, que c’est un esprit faible… déclarer qu’il y a lieu à plus ample informé et faire procéder à un examen médical de l’état mental de l’accusé » écrit le défenseur. La décision, mise aux voix est rejetée par 4 voix contre une.
« e n’ai pas pu rejoindre ma section dans les tranchées parce que le boyau était étroit et le passage difficile. Je passai la nuit du 28 février au 1er mars dans un boyau d’arrière où il y avait beaucoup de soldats comme moi qui y dormirent, il y en avait de plusieurs régiments. Le lendemain matin j’allai chercher de l’eau à Pertes et aussi de la paille… Je remplis à Perthes mon bidon d’eau et je restai dans une grange… J’étais en effet fatigué ».
C’est là que Vatin (adjudant cassé pour faiblesse dans le commandement) le trouve dans une écurie tout seul, mangeant une boîte de singe et l’engage à monter afin d’éviter le conseil de guerre. Joubert lui répond seulement qu’il est bien là, qu’il n’ira pas se faire casser la gueule.
Gerlin : commandant de section : « Je sais que Joubert avait l’appréhension du feu mais je n’ai jamais constaté par moi-même qu’auparavant il eut catégoriquement abandonné son poste. Je crois qu’il n’a pas bien sa tête à lui. On l’appelait « le loufoque », il n’était pas brave…
Vatin : « … Dans les tranchées il marchait assez bien. Il faisait le coup de feu comme les camarades. A Maricourt il a chargé à la baïonnette avec la Cie. Depuis Maricourt il a dit devant moi : « J’en ai assez, je n’irai plus à la baïonnette ». Quand nous avons fait la 1ère attaque à Perthes, je ne l’ai pas vu dans les tranchées. En rentrant je le trouvai caché dans une cabane. A la 2è Attaque, il était également absent, je le trouvai à Perthes assis sur une botte de paille dans la grange… Je considère qu’il est un peu dingo. Il riait souvent tout seul sans motif et avait un caractère bizarre… S’il entendait des obus il essayait de filer n’importe où. Il voyait des Uhlans partout et on l’avait surnommé « Le Uhlan » à cause de cela.
En effet, avant l’abandon du 27, Joubert s’était déjà éclipsé quand sa Cie monta en soutien à la cote 181, durant les combats meurtriers du dimanche 21 février au mardi 23. Il retrouva sa section à la relève à Cabane et Puits.


Georges d'Hoore, né le 14 janvier 1892 à Tourcoing, « frappeur maréchal », soldat au 360è R.I. 20è Cie 
« Le 24 janvier au soir, je suis parti avec ma Cie pour les tranchées amis arrivé près de l’église de Petit-Servais, comme je souffrais des pieds, je me suis arrêté et je suis rentré à notre cantonnement de Grand Servais.Je me suis présenté à la visite et le major m’a remis un morceau de papier sur lequel il était écrit que j’avais besoin de beaucoup de repos [Le billet portait en fait la mention « non malade » sans qu’il soit évident que d’Hoore le sût]. Le sergent Trousselier m’a reconduit à la tranchée, il a remis ce papier au Capitaine qui n’en a pas tenu compte et m’a admonesté. Le 27 je n’ai pas été réveillé par mes camarades au moment du départ de ma Cie qui avait été alertée. »
Rapport du capitaine Brücker : « le soldat d’Hoore, récemment passé à la Cie, venant du 279è, condamné par le CG de la 70è DI à deux ans de prison, coupable d’avoir le 4 janvier 1915, près de Gouy-Servais abandonné son poste sur le territoire en état de guerre, vient de se rendre coupable d’un fait analogue à deux reprises différentes… Le soldat d’Hoore est non seulement un mauvais soldat et un mauvais patriote mais est encore un soldat indélicat. Il a pris le bidon de son caporal et a bu le vin qu’il contenant, sachant parfaitement que ce bidon ne lui appartenait pas… Malgré la morale faite par moi au soldat d’Hoore dès son arrivée à la Cie… il n’a pas tenu compte de mes conseils paternels. » On croit rêver !
Condamné par le CG de la 70è D.I. 12 février 1915 pour abandon de poste le 24 et le 27 janvier à Petit-Servais, pourvoi rejeté le 18 mars (transmis par les bons soins de Pétain qui appelle à exécuter « sans délai »). D’Hoore est donc fusillé le 19 mars à Camblain-L'Abbé (Pas de Calais) 6h30


Emile Uhl, né à Colmar le 8 juin 1885, chasseur au 1er BMILA, est « passé par les armes le 19 mars 1915 à Bavincourt (62). Pas de trace de jugement.


Nouveaux exploits du Dr Buy


Joseph Marie Mathurin Rio, né à Brech (Morbihan), le 28 mai 1886 ; marié à Carnac, 2 enfants, employé de chemin de fer à Lorient, incorporé au 72è R.I. 
Rio dit avoir été blessé à la main gauche en montant à la charge à la baïonnette, à environ 35m des tranchées allemandes. Il réussit à se faire évacuer sans prévenir ses supérieurs. A l’hôpital, il tombe sur le docteur Buy quie se fend pour une fois d’un rapport entièrement manuscrit. Rio conteste jusqu’au bout s’être blessé lui-même.Condamné pour abandon de poste le 5 mars à Mesnil-Les-Hurlus par un le CG du QG de la IVè armée à la majorité de 3 contre 2, fusillé le 19 mars 1915 à Somme-Yèvres (Marne) à 16h.


Auguste Léon Louis Gonsard, né le 20 juin 1889 à Préaux (Orne), cultivateur, célibataire, soldat du 104e régiment d'infanterie.
Sa version des faits : «  le 28 février, vers 14h, je me trouvais dans une tranchée de première ligne, à une distance de 70m environ de l’ennemi ; je refaisais le créneau qui était démoli, c’est en levant ma main gauche que j’ai reçu une balle dans l’index, mes camarades étaient témoins de l’accident et peuvent en témoigner ; leurs noms sont Piednoir, qui m’a fait le premier pansement, et Dèrevau et Guesdon qui se trouvaient à mes côtés ; c’est après que je suis allé au poste de secours à Perthes, où je fus évacué sur l’arrière le soi-même. »
Gonsard est condamné par le même CG du QG de la IVè armée à la majorité de 3 voix contre deux : à l’audience, ni le docteur Buy, ni les 3 témoins à décharge ne furent entendus.
Selon l'assassin Buy qui l'examine à l'hôpital de Châlons la blessure a été provoquée par une balle tirée à bout portant, comme le prouve le mouchetage de poudre tatouant la peau. Qu’il puisse y avoir confusion entre une balle tirée à bout portant et une balle tirée à 70m tend à réduire à néant les observations médicales et jette une lumière nouvelle sur tous les cas recensés dans lesquelles il n’y eut pas d’aveux.
La réponse du 104è à l'enquête du commissaire rapporteur, et les témoignages dont le CG ne tiendra aucun compte :
« Rapport du commandant de Cie sur les circonstances dans lesquelles le soldat Gonsard a été blessé et évacué : Le soldat Gonsard Auguste a été blessé le 258 le 28 février 1915 dans une tranchée, à l’index, par une balle allemande. Il venait de tirer un coup de fusil, visait et s’apprêtait à tirer encore. Sitôt le pansement fait par son camarade Piednoir, il s’en est allé vers une infirmerie, suivant les blessés du régiment. Le soldat Gonsard a toujours eu une très bonne conduite depuis son affectation en compagne à la Cie et a toujours servi en bon soldat. »
Piednoir : « Je l’ai vu blessé. L’index (extrémité) m’a paru presque complètement sectionné par la balle ennemie. Je lui ai fait un pansement sommaire et il m’a quitté. »
Guesdon : « J’ai vu Gonsard une fois son pansement fait. Il s’en allait et paraissait beaucoup souffrir ». Le même, 5 juillet 1924 : « Le soldat Gonsard a été blessé en ma présence d’une balle ennemie ; ce soldat a été fusillé injustement pour servir d’exemple ».
Le chef de bataillon fut particulièrement troublé quand il apprit le 19 mars 1915 que Gonsard lui était renvoyé avec ordre de le faire exécuter. Le trouble est plus que partagé. L’adjudant désigné pour commander le feu refusa car Gonsard était un de ses compatriotes. En dépit des démarches du Cdt Beringer, le processus ne pouvait plus s’arrêter. Interrogé après-guerre, le chef de corps du moment, devenu en 1924 commandant du 16e Corps d’Armée, a donné les raisons qui l’ont poussé à ne pas s’opposer à la sentence du Conseil de guerre (en gros il ne se souvenait pas très bien et la décision de s'opposer à un CG d'autorité supérieure à celui de son régiment ne lui appartenait pas, donc il a fait son devoir etc.)
Déclaration d’Alexis Buy le 19 décembre 1924 : « je ne puis donner aucun renseignement sur le soldat réserviste Gonsard. Le nom de ce soldat ne me rappelle rien… »
« C’était l’époque où le commandement ignorant tout des effroyables misères supportées en 1ère ligne et des conditions vraiment infernales dans lesquelles y vivait la troupe, saisissait la moindre occasion pour terroriser nos soldats sous prétexte de « faire des exemples » ! Toute blessure à la main était, a priori, jugée suspecte, comme si cette partie du corps eût pu être, seule, jors d’atteinte des projectiles ennemis… L’esprit critique du Dr Buy ne résista donc pas à la force de ce préjugé. N’ayant jamais mis les pieds dans une tranchée de 1ère ligne, ce médecin ne pouvait pas, en effet, imaginer les conditions dans lesquelles on y combattait. Il ne se représentait pas les tranchées bouleversées, éventrées, effondrées par le martèlement des obus et n’offrant plus aucune protection aux tireurs. Il ne se représentait pas, non plus, que pour redresser un créneau démoli par les balles ou déplacé par l’éboulement du parapet il faut nécessairement faire usage de ses deux mains et que dans ce travail exécuté sous le feu de l’ennemi, le soldat qui s’y livre peut-être plus facilement blessé aux mains qu’à toute autre partie du corps. Pour lui, Gonsard étant blessé à la main gauche, il était incontestable que cette blessure était le résultat d’une mutilation volontaire. » (Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 27 mai 1924)
L’affaire Gonsard a certainement joué un rôle dans la défiance des soldats vis-à-vis du commandement, moins l’exécution en elle-même que les promesses non tenues des officiers de s’opposer à la décision précipitée, le laisser-faire alors qu’ils savaient tous, et jusqu’au commissaire-rapporteur que Gonsard était innocent. Le bruit a couru que la grâce de Gonsard était arrivée deux jours après son exécution, mais naturellement aucun document officiel ne conforme cette rumeur. S’il y en eût, ils ont été détruits.
Gonsard est fusillé le 19 mars 1915 à Bussy-le-Château (Marne) à 14 heures.
Un rapport ultérieur montre qu'il avait été blessé - comme il l'avait affirmé - par une balle allemande. Réhabilité en 1925. Mort pour la France. L’état est condamné à payer une somme de deux mille francs de dommages-intérêts (chacun) à Edouard Gonsard et à la Vve Tessier né Gonsard, frère et sœur du soldat réhabilité.


Jules Oscar Deloge, né le 1er février 1884 à Solesmes (Nord), garde-champêtre, marié, un enfant, soldat au 1er R.I.
Date du crime : 16 février 1915 aux environs de Mesnil-les-Hurlus
« L ‘accusé déclare qu’il a été blessé accidentellement au milieu de la main droite qui se trouvait à 30cm du canon de son fusil, lorsque le coup est parti par suite d’un mouvement de la jambe droite qui a occasionnée sur la détente, un frottement de la boucle de la petite ceinture tenant ses molletières. »
Avis du Lt-Colonel Hulot (26 février 1915) : « Ce soldat a toujours eu une brillante conduite au feu et a toujours donné satsfaction à ses chefs à tous points de vue. »
Pour une fois, l'implacable flair du Dr Buy avait identifié un individu coupable des faits d'automutilation sous-entendus dans son certificat manuscrit.
Deloge maintenant jusqu'au bout sa version des faits, c'est sur son seul témoignage que le CG du QG de la 4è armée de l’envoie au poteau, par une courte majorité de 3 voix contre 2.



...que j’était sur le fron jai toujour était bien avec mes chef et jaitait bien nouritt Mon Commandant je vou demande pardon de vou avoir dit tant de mensonges j’aurait étais heureux dêtre an face de vou quelques minutes pour vou en dire davantages. »
Deloge est fusillé le 20 mars 1915 à 7 heures àSarry (Marne) en même temps que
Clotaire Louis Joseph Robidet, né le 14 décembre 1888 à Gavrelle (Pas-de-Calais), marié, un enfant, mineur et cultivateur, soldat au 127è R.I.
« Le 19 février 1915, vers 11h ou 11h30 en allant à l'attaque pour prendre une tranchée allemande qui se trouvait à 300m environ de Beauséjour, près de celle que j'occupais ? A 100 ou 15m de cette dernière tranchée je me suis senti blessé à la main gauche. Je me suis mis à l'abri des balles dans un trou d'obus, pendant 10 minutes ou un quart d'heure : puis après, j'ai regagné la tranchée que je venais de quitter et de là je suis allé trouvé les infirmiers qui étaient dans les tranchées arrière à environ 500m. J'ign ore si le coup de feu que j'ai reçu a été tiré par un camarade ou par les allemands, et je ne uis dire aussi à quelle distance ce coup de feu a été tiré. Je ne peux non plus citer aucun témoin du fait. » X, ne sait signer
CG du QG de la 4e Armée (18 mars1915), condamné à mort (3 voix contre deux) sur le témoignage du Dr Buy pour « abandon de poste en présence de l'ennemi », tout comme
Antoine Placide Joseph Delplanque, né à Magnicourt-en-Comté (Pas de Calais) le 24 janvier 1884, marié père de deux enfants, cantonnier à Magnicourt, soldat au 110è R.I. (3 voix contre 2)


Louis Joseph Oudoux, né le 8 avril 1885 à Rumaucourt, résidant à Arras, ouvrier agricole, marié, deux enfants, soldat au 233è R.I. 1,69m, yeux bleus, cheveux blonds, nez fort, teint coloré, visage ovale...
Si le motif de la condamnation à mort est « abandon de poste en présence de l'ennemi », les faits sont un peu plus complexes :
Dans la nuit du 17 au 18 février 1915, vers 22 h 30, alors qu’il se trouve à Reims, en première ligne, route de Châlons, à proximité de la ferme de la Jouissance, Louis Oudoux , se disant indisposé, demande à quitter la tranchée pour gagner un abri de réserve, plus sûr, à une trentaine de mètres en arrière. « J’ai l’autorisation de mon chef de section », affirme t-il au caporal, qui lui demande où il va. En fait de repos, Oudoux se rend à la Verrerie du Pont Huon où il compte retrouver une femme qu’il a rencontrée plusieurs mois plus tôt alors qu’il faisait la cuisine des officiers de sa compagnie chez Mme Nicolas, route de Cormontreuil. Il s’agit d’une ménagère, Marie-Louise Rabeuf, 39 ans, à qui il a demandé si elle voulait bien lui faire son linge et qui en dépit de ses dénégations ultérieures est vite devenue sa maîtresse.
Alors qu’une bougie à la main il se dirige dans la Verrerie, Oudoux croise un soldat de connaissance, Bergner, astreint de nuit pour garder le campement de la Compagnie. Un peu gêné, Oudoux lui explique qu’il a quitté la tranchée pour retrouver sa maîtresse et lui propose une somme de 10F « pour ne rien dire ».  Finalement, il prétend qu’il s’en retourne jusqu’à la tranchée. Durant le même temps, route de Châlons, l’absence d’Oudoux a été dûment constatée.  Ce soir là, en effet, le capitaine Cordonnier avait prescrit une alerte pour s’assurer de la présence de chacun à son poste dans la tranchée.
Les affaires d’Oudoux ne s’arrangent pas quand le lendemain matin on retrouve à la Verrerie, sur un tas de sable, la cantine fracturée du lieutenant Vitard qui avait été déposée dans la voiture de la Compagnie. Faute d’argent, le voleur avait fait main basse sur du linge, une pile électrique à trois cylindres, une boîte de thon à 0,60F, un paquet de caporal papier bleu et trois ou quatre paquets de cigarillos Ninas. Curieusement, dans la nuit le soldat Bergner avait bien entr’aperçu dans l’obscurité un homme et une femme transportant une malle, des individus qu’il n’avait pourtant pas pu identifier avec précision.
L’enquête et une perquisition menée le lendemain au domicile de la maîtresse d’Oudoux allait permettre de confondre le voleur. Oudoux s’était bien rendu chez Marie Louise Rabeuf au cours de la nuit précédente. Il avait même mangé une boîte de thon et fumé un Ninas. Il avait aussi offert une pile électrique à Alice, onze ans, la fille de son amie. De plus, on retrouva aussi des habits, une boîte de pastille Valda, un tube de permanganate de potassium et un rasoir volé quelques semaines plus tôt dans le havresac d’ un soldat du régiment.
Accusé du délit de vols au préjudice de deux militaires et d’abandon de poste en présence de l’ennemi, Louis Oudoux passe en conseil de guerre le 19 mars. Au terme de plusieurs enquêtes,les faits de vol sont authentifiés. L’abandon de poste est aussi établi, qui vient s’ajouter à un fâcheux précédent. Le 10 janvier 1915 Oudoux avait déjà manqué un exercice d’alerte alors qu’il avait passé la nuit dans un abri et s’était rendu à Champfleury faisant fi de l’annonce imminente du départ de son campement.
A son crédit, Oudoux dispose de quelques témoignages . L’un reconnaît  qu' « il a fait part d’une réelle bravoure » , un autre « qu‘il faisait assez convenablement son servic » et qu’il donnait satisfaction jusqu’au moment des vols. Un troisième témoigne qu’en Belgique, durant la retraite, Oudoux a apporté un peu d’alcool de menthe à un sergent malade.
Pour sa défense, Oudoux explique qu’il ne sait pas pourquoi il a commis ces vols. « Depuis quelques temps j’ai la tête absolument perdue. » Sa maîtresse (sans doute complice du vol de la cantine) ne défend guère son amant : « Il avait assez mauvaise tête quand on ne savait pas le prendre » De plus, à la question d’un enquêteur: Oudoux avait-il de l’argent, elle répondit: « Je ne l’avais jamais vu recevoir de mandat mais il dépensait pas mal ». Plusieurs pages sont manquantes dans les actes de son procès...
Oudoux est passé par les armes le 20 mars 1915. Son nom est néanmoins gravé sur le monument aux morts de Rumaucourt puisque sa fiche de décès de dit « tué à l'ennemi ». Mort pour la France.


Eugène François Russier, né le 10 février 1884 à Paris 18è, journalier à Colombes, célibataire, soldat au 319è R.I.
Le 4 février dans les tranchées aux environs de Mametz, la 2è section de la 20è Cie reçut l'ordre de déblayer, de nuit des boyaux effondrés, chaque escouade devant assurer un tour de deux heures.
Notes d'audience du CG de la 53è DI :
Russier : - Je n'ai pas injurié le caporal ; j'ai simplement refusé de prendre part à la corvée, parce que j'avais été de garde la veille et que je trouvais que c'était aux autres de faire la corvée dans les boyaux. Comme j'étais le premier de la liste, on me commandait tout le temps.
Georges Hébert, caporal : - Quand vint le tour, je m'aperçus que Russier n'était pas là, j'allai le trouver dans son abri. Il refusa dev enir. J'y allai une seconde fois. Il répondit : « Tu me fais chier, je n'irai pas ». Une troisième fois un peu plus tard, je revins. Il refusa ecore. Je luis dis que je le signalerai. Russier n'est pas un soldat docile. Il ronchonnait souvent quand on le commandait.
Henri Latour d'Affaure, sergent : - Je le fis appeler pour lui demander des explications ; il ne me répondit rien et se contenta de hausser les épaules. Le 10 décembre, il m'avait insulté comme je lui faisais une observation relative au service, en me disant « Tu me fais chier ». Il n'avait pas passé en Conseil de guerre, parce qu'il m'avait fait des excuses publiques.
Russier est fusillé à Bray-sur-Somme, le 23 mars 1915, 18 heures.


Le carré des fusillés d'Husseren-Wesserling

Tombe des fusillés de Wesserling

Joannès Poizat, né à Saint-Genis-Laval (Rhône) le 29 décembre 1884, soldat 359e R.I.,20è Cie, ni
Fernand Elie Humbert, né le 26 juin 1890 à Lyon, 359è R.I. 24è Cie, et l’adjudant
Laurent Antoine Casanova, né le 20 avril 1877 à Paris 4è, adjudant au 297è R.I. « tué à l'ennemi », Mort pour la France, sont fusillés conjointement le 23 mars 1915 au lieu-dit Heidenfeld, en lisière d’un bois proche de Husseren-Wesserling, puis enterrés dans cette commune du Haut-Rhin, sans motif connu, ni procédure.
D’après un témoin, le mardi 23 mars 1915, temps printanier, nombreux avions. On amène trois soldats qui seront fusillés au Heydenfeld-Wesserling (en lisière de forêt, près de deux érables, sur la route actuelle, à environ 120 m après l’intersection avec le sentier du Heydenfeld « Pfedel »). L’aumônier les accompagne, ils sont calmes et résignés, leur dernier cri est « Vive la France ». Au cimetière, il reste effectivement deux croix : le corps de l'adjudant Casanova a été remis par la suite à la famille.
Outre Pierre Mestre, les  7 autres suppliciés inhumés à Husseren-Wesserling sont les soldats Lamidé, Martineau, Morelli, Petit et Prieur.


Ahmed Ben Mohammed Bensahanoune, présumé né en 1890 à Guerboussa, (Algérie), célibataire, sans profession, tirailleur au Régiment de marche du 2è tirailleurs algériens
Le 29 avril 1914 à Nekhila une discussion éclate entre les tirailleurs Abderrahman et Bensahanoune de la section de mitrailleuses, le premier reprochant au second de lui avoir volé deux paquets de cigarettes. Après un échange d'injures Abderrhamane porte à son adversaire un violent coup de bâton. Resté un instant étourdi, Bensahanoune s'enfuit poursuivi par son agresseur et s'arme d'une pelle-bêche pour se défendre. Surviennent deux tirailleurs qui les séparent, mais au moment où tout semble terminé, Bensahanoune s'empare de son couteau resté ouvert sur son lit et en porte par derrière un coup à Abderrhaman, lui occasionnant une blessure profonde dans la région lombaire gauche. A la suite de cette agression, Bensahanoune est incarcéré dans la tente des punis, tente voisine de celle d'un petit commerçant, Abdelkader ne Dalibi. Dans la nuit du 16 au 17 mai, profitant de cette proximité, Bensahanoune parvient à soustraire à Dalini diverses marchandises : chocolat, cigarettes, allumettes, porte-plume, crayons, couteau et carnets. Bensahanoune s'évade dans la nuit du 19 mai ; il est porté déserteur. Le 20 mai vers 23 heures, l'armurier Berthon, préposé à la garde du matériel de la section de mitrailleuses de Nekhila entend du bruit près de sa tente. Il aperçoit par l'ouverture une silhouette d'homme vêtu de kaki et reconnaît Bensahanoune qu'il appelle par deux fois, donnant l'alerte, sans qu'on puisse enrayer sa fuite. Dans le fossé longeant le talus d'escarpe sont retrouvés une chéchia, un chech, un bidon et une grande couverture. Ont disparu aussi quatre carabine, trois baïonnettes et des jumelles.
Le 25 juin 1914, un télégramme du Commandant général de la zone espagnole fait connaître que Bensahanoune vient d'être arrêté à la gares de Mellila et qu'il a avoué s'être enfui d'un campement français où il était incarcéré sous la prévention de meurtre, emportant quatre carabines qu'il avait vendues à l'agitateur des Riatas, Chenguitti au service duquel il s'était mis dès le 20 mai, se rendant chez les Beni-ben-Yahi à Souk-al-Tenine. Il avouait également avoir donné des renseignements sur la composition du poste en vue d'un coup de main sur ce campement, avant de gagner la zone espagnole avec deux chevaux, un fusil Martini, un sabre et une paire de jumelles confiés à lui par son nouveau maître.
Bensahanoune est condamné par le 1er conseil de guerre de l'Amalat d'Oujda pour tentative de meurtre, vols qualifiés et militaires, désertion à l'ennemi, trahison et intelligence avec l'ennemi.
Il est fusillé le 24 mars 1915 à 7 heures au champ de tir d'Oujda .


Joachim Marius Dussans, né le 15 mai 1883 à Manciet (Gers),cultivateur, caporal au 88è R.I., condamné par décision du Conseil de guerre de la 34e DI. « Marius Dussans n'a commis aucune faute grave. Ni traître, ni déserteur, mais simplement malade, usé psychologiquement, un soir, il n'a pas rejoint ses camarades de tranchée. Jugé de manière expéditive, fusillé sur-le-champ, sans possibilité de recours » (source : La Dépêche) fusillé à Perthes-lès-Hurlus (Somme-Suippe) le 27 mars 1915 à 6h30 pour abandon de poste. Depuis le 11 novembre 2015 le caporal Dussans a son nom gravé sur le monument aux morts de Manciet, un siècle après son exécution par l'armée française.
« Il semble bien qu’il y ait eu là un véritable complot pour ne pas marcher et pour ne pas aller aux trancgées », écrit le commissaire-rapporteur du gouvernement, Zamlynski. Le complot existe en effet, mais il est le fait des accusateurs. D’un bout à l’autre de la chaîne de commandement, les officiers se tiennent les coudes, jusqu’au général de division qui estime qu’il n’y a pas lieu de transmettre la demande de commutation de peine au président de la république.
« Dussans a été atteint de onze balles en pleine poitrine, dont quatre dans la région du coeur, et d’une balle à la temps droite. La mort a été instantanée. A 20h, le 27 mars 1915 »
Une requête en révision est rejetée le 24 février 1923. L’abbé Mandru aumônier du régiment, très proche des officiers, qui « assista » Dussans, sollicité par le curé de Manciet pour écrire à la famille, paraît avoir joué un assez vilain rôle dans l’instruction en révision, se refusant à prendre position contre la décision du conseil de guerre et protégeant le commandement des suspicions de refus de soins qui pesaient fortement sur eux.
13 janvier 1923, témoignage de Clément Brangé ex-soldat du 88è, décédé avant le procès en révision : « C’est par la rumeur publique, c’es-à-dire par les dires d’un grand nombre de mes camarades du régiment que j’ai su que le sergent-major de la Cie Hors-rang, qui était également chef de la musique, était fâché avec le caporal Dussans, et qu’il cherchait tous les moyens pour punir ce dernier gradé. C’est par mes camarades que j’ai su également qu’un soir le caporal Dussans était allé souper avec ses anciens camarades de la Cie Hors-rang et que le sergent major l’y avait surpris ; qu’une altercation avait eu lieu entre ce sous-officier et le caporal, que cette altercation avait été entendue par le capitaine adjudant-major du 88è, que cet officier avait puni le caporal Dussans, et que cette punition motivée par l’abandon de poste en présence de l’ennemi avait fait passer ce caporal devant le CG et avait été condamné à mort… Le sergent-major… lui a fait des observations dans le but de provoquer des réponses, afin de trouver le motif pour le punir. Le caporal Dussans ne m’a jamais dit à moi personnellement qu’il était poursuivi par la haine du sergent-major. »
En 1923 toujours Noêl Lhoste explique que pour reconstituer le 88è R.I. fortement diminué après l’attaque du 16 février 1915, le commandant avait fait prélever des hommes dans la Cie Hors-rang, mais aussi dans le dépôt des éclopés où se trouvait Dussans en convalescence. Celui-ci, ne pouvant pas marcher se rendit à la visite le lendemain, ne fut pas reconnu, pas plus qu’à la contre-visite qu’il sollicita. Or quelques jours auparavant le Colonel avait fait paraître un ordre stipulant que tout soldat qui ne rejoindrait pas sa compagnie dans les 48 heures serait porté déserteur : « Sitôtque Dussans a été arrivé à la Cie à laquelle il avait été affectée, je l’ai trouvé assis, sur la banquette de tir, sa tête entre les mains, et en me voyant arriver, il me dit en me serrant la main : « Mon pauvre ami je suis foutu, le sergent-major Rambaud a fait un rapport contre moi, qui va me faire passer en conseil de guerre, et je suis certain d’en attraper pour 3 ou 4 mois et peut-être autre chose ». il a encore ajouté faisan allusion à ce sous-officier : « Les montagnes ne se rencontrent pas, mais les hommes se rencontrent ». Le lendemain du jour où le caporal Dussans a été condamné à mort, je me trouvais sur la route de Suippe à Perthes-les-Hurlus, avec 2 ou 3 autres de mes camarades ; j’ai rencontré deux gendarmes qui m’ont demandé : « Vous connaissez le caporal Dussans ? Et sur ma réponse positive ils ont ajouté : « Votre colonel [de Riencourt] est un scélérat. C’est lui qui présidait le conseil de guerre et c’est à cause de lui que le caporal Dussans a été condamné à mort, car les autres membres du CG auraient été beaucoup plus larges sans la pression du président. J’ajoute que j’étais présent au moment de l’exécution du caporal Dussans et au moment de lui bander les yeux on lui a demandé s’il avait quelque chose à dire et pour toute réponse le caporal Dussans a crié : « Adieu mon père ! Adieu ma mère ! Et Vive la France ! » Je suis repassé quelques temps après à l’endroit où le caporal Dussans avait été enterré et j’ai remarqué qu’on avait placé sur la tombe de ce caporal une croix en bois… et quelqu’un avait écrit à côté du mot mort, le mot « assassiné » au crayon. »
On ne connaîtra jamais la cause de la haine du sergent Rambaud et de ses supérieurs, mais ce cas scandaleux, y compris la procédure avortée de révision montre par extension comment, sans recourir à un exécution sommaire, des chefs investis d’une autorité usurpée savent s’y prendre et manipuler le justice afin de se débarrasser par un crime légal d’un gêneur témoin de leurs bassesses.


Henri Ernest Udron, né dans la commune de Le Neufour (Meuse) le 19 mars 1889, célibataire, soldat de 2é classe (marsouin) au 2è Régiment d’Infanterie Coloniale. Se disant dans la vie civile représentant en bijoux, en réalité mineur ou manœuvrier, ou sans profession à Chevigny, voire sans domicile fixe...
Notes anonymes : « Le 24 février 1915, un soldat vola des victuailles dans un cantonnement de Maffrécourt. Comme on venait l’arrêter, il réussit à disparaître. Ce soldat était connu sous le nom de Jean Le Rouzic… Aux soldat du 3è il disait appartenir au 7è et inversement. Il se faisait passer tantôt pour motocycliste, tantôt pour cycliste, tantôt pour ordonnance. Il ne faisait que de vagues apparitions à Maffrécourt, surtout la nuit. Il allait souvent à Valmy, La Neuville, Ste Ménéhould. Deux témoins, l’un ordonnance du Lt Colonel Condamy, l’autre sergent Simon prétendent qu’en réalité il se nommerait Udron, qu’il avait déserté en 1913, et que, gracié en juillet 1914, il aurait été affecté au 2è colonial. » Ses allées et venues, ainsi que des lettres de son écriture mais signées de faux-noms le font soupçonner d’espionnage.
Le soldat Frottin qui l’a trouvé couché à sa place en revenant des tranchées déclare que Le Rouzic portait un point tatoué au-dessus d’une pommette, plusieurs tatouages aux main et aux jambes. Il portait des galons de sergent sur sa vareuse (mais non la capote), prétendant lorsque Frottin les remarqua avoir été cassé, et arborait la médaille du Maroc.
Le soldat Bille, du 7è colonial déclare qu’il a connu Le Rouzic vers le 15 octobre 1914, alors qu’il remisait le cheval du capitaine Orin dont il était le palefrenier. Celui-ci l’aurait abordé en disant : « que la guerre soit bientôt finie pour retourner à Nancy ». Il expliqua alors que ses parents y tenaient un restaurant dans la rue de la Hache, conversation pendant laquelle il remarqua ses tatouages : un point au-dessous de l’œil, trois point en triangle et un bracelet à la main droite. Le signalement qu’il en donne est assez surprenant : « 1,70 à 1,75m, regard sournois, nez aquilin, allure de femme de mauvaise vis, âgé de 23 à 25 ans ». Il raconte encore que vers Noël, Le Rouzic s’offrit de lui procurer une bicyclette et tous les papiers nécessaires pour aller en permission à Ste-Ménéhould, et que, l’ayant vu vendre divers bibelots, il avait toujours de l’argent sur lui. Lorsqu’il revint de l’attaque de Minancourt, Bille en retrouva dans l’écurie vide, que sa paire de chaussures.
Le soldat Prunier du 7è colonial, mécanicien à la machine à battre de la ferme Collot a vu ce même soldat traîner souvent autour de sa machine. Il racontait qu’il avait été remis homme de troupe après avoir oublié de remettre un pli à la place de Verdun. Il portait alors un livret militaire au nom de Jean Louis Pineau et était possesseur de plusieurs plaques d’identité.
Selon d’autres témoins, ce soldat, très hâbleur, venu leur proposer divers articles (couverture, vélo, chaussures) se vantait d’avoir précédé les troupes françaises dans les régions occupées et d’avoir organisé la vente des troupeaux et mobiliers afin de permettre aux habitant d’émigrer.
Le général Lamolle, commandant le cantonnement de Maffrécourt prévient le 29 janvier que l’individu suspect, porteur d’un revolver et d’un poignard (allemand), fréquentait, entre autre l’artilleur Le Corvec, en prévention de CG pour le meurtre du clairon Doron du 3è colonial.
Nombreux sont ceux qui affirment avoir constaté ses escapades nocturnes, généralement entre 22h et 2 heures du matin, certains l’ayant vu écrire frénétiquement des lettres à son retour, ou se mettre à l’écart pour prendre des notes. Parmi les papiers retrouvés sur lui se trouvent des bribes de carnets recensant avec une grande exactitude tous les lieux fréquentés (cantonnements, tranchées, effectifs) par divers corps de troupe. On y distingue des relevés du nombre d’obus tombée sur plusieurs villages autour de La Neuville et de Vienne la Ville, un relevé de tous les soldats figurant à l’ambulance du 1er bataillon, des bons de vivres réglées par le fourrier Wan, et des messages chiffrés, correspondant peut-être à un mot de passe :

Note anonyme : « De la déclaration du soldat Daniel, il ressort que Udron s’appelle bien Wan Roger et a été condamné en 1913 par le CG et affecté au 2è colonial. Daniel l’a connu au 1er colonial comme soldat de 1ère classe. »
Udron est arrêté le 11 mars 1915 par les gendarmes. Il donne alors pour identité Roger Wan, natif de Rivière Salée en Martinique et circule avec un officier d’ordonnance nommé Chiffon qui connaît les mots de passe et règle la plupart des dépenses de son acolyte. Il avouera bientôt avoir trouvé toutes les correspondances qui lui inspirèrent ses différentes identités. Au chef d'escadron Prévost le 11 mars : « Mon nom n'est pas Roger Wan, je m 'appelle Udron Henri, caporal au 2è RIC. Je suis déserteur du 2è colonial depuis les combats de la Marne, vers le 13 septembre. Depuis j'ai suivi mon corps en changeant de nom. J'ai combattu isolément, et je gagnais de l'argent en faisant les courses pour mes camarades. Je ne me suis jamais livré à l'espionnage et je vous jure que je vous dis la vérité. »
Les rapports de gendarmerie constituent une mine de renseignements sur la façon dont Udron abusait facilement ses interlocuteurs, et ses talents de comédien, voire d’illusionniste. Quelques exemples :
Jules Massol, 7è RIC 3è Cie : « Je connais très bien le colonial que vous me présentez. Depuis le 28 janvier il vient à Maffrecourt pour faire les commissions des hommes de Cie… J'ignore...ce que cet individu a fait mais il paraissait suspect et m'a menti à plusieurs reprises notamment lorsqu'il m'a dit qu'il pouvait me donner des renseignements sur la mort de mon neveu tué en Argonne. Je ne sais ce qu'il pensait, mais il m'a dit à plusieurs reprises que sans tarder quelque chose de grave allait se passer. Une nuit, sans pouvoir préciser la date je l'ai rencontré à Berzieux, il m'a dit qu'il venait de faire une mine et qu'elle allait sauter le lendemain ; en effet, le lendemain une mine a sauté dans les tranchées de Beauséjour ; je ne sais si elle a causé des pertes à l'ennemi ».
Georges Daugé, 7è RIC 3è Cie : »Cet homme ne sortait que la nuit, pendant le jour il dormait. Voyant que sa conduite était suspecte et ayant la certitude qu'il m'avait dérobé un saucisson et du beurre, mes camarades et moi l'avons conduit au bureau du Capitaine. Le Capitaine après avoir pris des renseignements l'a laissé sortir et aussitôt après l'avoir relâché, il est venu nous trouver pour nous dire de l'arrêter coûte que coûte. Malgré nos recherches nous n'avons pu le découvrir ».
Berland : « Dans le courant de novembre, j'ai vu le colonial que vous me présentez dans le cantonnement de Maffrécourt. Il était logé chez une dame dont je ne connais pas le nom, mais qui vend du café sans sucre aux soldats. Il était très bien dans la maison et semblait en être le gérant. Un artilleur était toujours avec lui, dans le courant de janvier à la ferme St Nicolas. Le colonial est venu me trouver à la cuisine où j'étais employé, je lui ai donné à manger. »
Baptiste Saulé, caporal au 1er RIC, 2è Cie : « J'ai remis le 26 février à 7h et demi ou 8 heures du soir, à un colonial qui portait les galons de sergent un billet de 5 francs. J'ai remis cet argent à cet homme pour qu'il m'apporte des provisions, mais jamais je n'ai rien reçu. »
Auguste Cabrié, caporal au 7è RIC, 10è Cie : « Etant à Maffrécourt, je lui ai remis 5 francs pour me faire des commissions, mais il n'est pas revenu ».
Mlle Pauline Hebing, ménagère à la ferme de Venise : « Il y a environ 3 semaines, un militaire armé est venu chez nous : il était environ douze heures ? Il avait mangé chez ma voisine, et il m'a dit en arrivant : « Vous ne me connaissez donc pas ». Ma sœur, agée de 12 ans, qui était présente, s'est écriée : « On dirait Paul Girardot le fils du garde barrière ! ». A ce moment il m'a dit : »La petite vient de dire mon nom ».
André Dussel, conducteur au 2è Génie : « J »ai vu quelque fois le colonial en question à la ferme de Venise. Il y a 3 ou 4 jours, alors qu'il insistait pour ne pas dire son nom, je le lui ai demandé moi-même. Il m'a répondu en manœuvrant la culasse de son fusil chargé : »Mon nom est au bout du canon ! »
François Arnould, 63è R.I. : « Le jour où le militaire que vous me présentez est venu à la ferme Naviaux, il s'est présenté de la façon suivante : il est entré sans frapper dans le poste (comme chez lui). A ce moment le sergent Drin l'a interpellé, il lui a répondu sur un ton arrogant : « Je suis chargé de la surveillance du cantonnement de Naviaux ! » Le sergent Drin… lui a demandé son laissez-passer. Il a sorti d'un carnet une feuille détachée et comme le sergent lisait attentivement, il lui a dit : « Si tu ne peux pas le lire, je vais te le lire moi ». En même temps il a enlevé sa capote et il a dit en montrant les galons de sergent qu'il avait sur sa vareuse, « Vois-tu ? Je suis autant que toi ! » Puis il est sorti du poste et il m'a dit personnellement en présence de mes camarades et brusquement : « N'avez-vous pas remarqué le soir une lumière sur la crête ? » et il m'a montré une direction passant par la ferme de Venise...Si on l'aperçoit ce soir je crois bien qu'on va la descendre et ceux qui l'ont placée. » Il a ajouté : « Il doit y avoir des espions qui sont déguisés en coloniaux dans notre secteur ! » puis il est parti. Jamais je n'ai vu la lumière qu'il me signalait. Je croyais réellement qu'il était sergent. »
Paul Martinache, 2è RIC 6è Cie : « J'ai connu au cantonnement de La Noue un militaire qui m'a dit se nommer Roger Wan et être sergent secrétaire à La Noue (à la brigade). Je lui ai causé et il m'a demandé de quel pays j'étais. Je lui ai dit que j'étais du Nord (Lens) et que je travaillais dans les mines. Il m'a alors dit : « Nous sommes pays, je suis ingénieur dans les mines.3 Cela se passait à la fin de février. Je l'ai vu depuis ce temps-là tous les jours car j’étais à l'infirmerie de la brigade...[Il] m'a montré une fois une lanterne électrique de poche qu'il voulait me vendre, et en même temps me charger de la revendre à des camarades. Dans les premiers jours de mars, vers 20 ou 21 heures, il est venu me trouver à la cuisine et m'a proposé d'aller voir sur la côte sud de La Noue pour me montrer les feux de l'attaque qui se passait sur Ville-sur-Tourbe. Je suis monté avec lui sur cette côte et à notre arrivée, il m'a fait voir une grosse lumière que l'on apercevait sur La Neuville-au-Pont, ajoutant que ce devait être un espion. Quelques jours avant, il m'avait dit avoir été nommé sergent parce qu'il avait surpris un civil qui se trouvait dans un champ faisant des signaux à l'ennemi. »


Après 300 pages d’instruction, le rapport valant mise en accusation ignore finalement tous ces faits, Udron ne se révélant qu’un habile mythomane qui a fait rêver ou cauchemarder ses différents interlocuteurs. N’est retenu contre lui que son premier abandon de poste, et l’usurpation de sergent chef de poste dont il sera acquitté.
Udron : « Le 2 ou le 3 septembre, j'ai perdu mon régiment qui battait en retraite. J'ai rencontré le caporal Baron du 4è colonial, nous avons passé la nuit avec un Bataillon du 72è à Courtémont et avons fait pendant la nuit le coup de feu avec ce bataillon sur des automobiles allemande et avons tué deux officiers. Seuls avec le caporal Baron nous nous sommes dirigés sur Valmy puis Châlons. Le 5 j'ai quitté Baron et et j'ai rejoint mon régiment aux environs de Suippes. J'ai reperdu mon régiment à Terrienne le lendemain. J'ai marché le 6 avec un bataillon du 45è de ligne au feu ; le soir j'ai retrouvé mon régiment… Je l'ai reperdu le 12, bien que je l'ai aperçu entre Ville sur Tourbe et Berzieux, je ne l'ai pas rejoint »...
Le 13 septembre 1914 vers 22 heures, les 1er et 2è régiment coloniaux entrèrent à Braux Ste Collière que les fantassins allemands venaient d’abandonner, s’étant repliés sur les crêtes. Le 2è colonial cantonna à Braux. Là, Udron ne coucha pas dans la grange où se trouvait son escouade mais s’endormit dans un lit de l’écurie attenante. Le 14 septembre à 3 heures du matin, le régiment repartit à la poursuite des allemands vers Berzieux. Udron prétend ne pas s’être réveillé, avoir suivi la trace du régiment, mais apprenant que celui-ci s’était porté vers Ville sur Tourbe, obliqua vers Courtémont où il attendit la relève de son régiment qu’il rejoignit sans se présenter à ses chefs par crainte d’une condamnation. C’est là que commence sa vie errante derrière les diverses compagnie de son régiment.
Caporal Léon Morel, Cie de mitrailleuses du 1er Colonial : « Le 17 septembre 1914, dans la matinée, un soldat de l'Infanterie coloniale s'est présenté à la 15è escouade de la 4è Cie et nous a raconté qu'il avait été fait prisonnier par les Allemands avec lequels il était resté pendant 11 jours ; qu'il marchait avec eux monté sur un cheval de uhlan avec ordre de marcher en avant des troupes pour leur montrer la route de Châlons. Il ne s'est pas très bien expliqué sur son évasion et à plusieurs reprises il nous a dit de ne ne pas raconter son histoire car cela pourrait lui attirer des ennuis.us nous trouvions à ce moment-là à Courtémont… Je suis seul de la 4è Cie pour pouvoir le reconnaître, car mes camarades de ce moment-là sont tous tués ou blessés. Ce colonial nous a encore raconté qu'en Belgique il avait trouvé dans une cave, cachée sous une pierre, une somme de 60000 francs en or, mais il n'a pas dit qu'il l'avait emportée, je crois qu'il a dit l'avoir laissée intacte... Puisque Udron reconnaît les propos relatifs à l'argent découvert dans une cave en Belgique, c'est bien lui qui s'est présenté à la 4è Cie du 1er colonial à Courtémont où il a déclaré avoir été pendant 11 jours prisonnier des allemands. Ce bruit a été connu de tout le monde et Udron a insisté pour que personne n'en parle. »
Déféré devant le conseil de guerre de la 40e D.I. Udron est condamné à mort pour « abandon de poste en présence de l'ennemi » à la majorité de 4 voix contre une. Il est fusillé le 27 mars 1915 à 14 heures à Vienne la Ville. Inhumé sur cette même commune, plus précisément au bord de la route de la Croix Gentin, à 200 mètres du carrefour de la route de Vienne la Ville à Sainte Ménéhould.


Louis Daniel Tourniaire, né à Forcalquier (Basses Alpes) le 13 mars 1882, cultivateur à Marseille. Réserviste de la classe 1902, il prend par avec le 22è R.I. à la bataille de la Marne, à l'offensive de Champagne. Dans la nuit du 23 au 24 février 1915, Louis Tourniaire quitte sa Cie peu avant qu'elle ne participe à une attaque sur le fortin de Beauséjour (Minaucourt, Marne). Bien que rentré à son corps dès le lendemain, il est déféré le 26 mars devant le CG de la 2è DIC (ne subsistent que les minutes du jugement) et condamné à mort par 3 trois voix contre deux pour « abandon de poste en présence de l'ennemi ». Il est fusillé au mont Yvron, à Dommartin-sous-Hans (Marne), le 28 mars 1915 à 7 heures du matin.


Louis Marie Colin, né le 2 avril 1884 à Paris 5è, cultivateur à Augicourt, soldat au 72è R.I., sait lire et écrire, employé à la bibliothèque régimentaire pendant son service actif, un frère épileptique note dans son rapport le médecin-major Josse :
« Il déclare être parti du Mesnil-les-Hurlus avec des convois de blessés, à la nuit à une heure indéterminée, et avoir pris place dans une voiture d’ambulance hippomobile. Or, les voitures d’ambulance à chevaux ou automobiles que Colin dit avoir vues à Le Mesnil n’y sont jamais venues et s’arrêtaient à Wargemoulin. Colin ignore que les blessés ne pouvant pas marcher étaient tous transportés sur des brouettes porte-brancards ; ce fait laisse supposer qu’il est parti à pied, vraisemblablement par le chemin des « abris Guérin ». A la question sur les motifs qui l’ont fait abandonné sa Cie, il dit que c’est « par peur d’être tué ou fait prisonnier »… Il déclare volontiers « qu’il est faible d’esprit et peu intelligent ». Ses facultés mentales paraissent lui permettre un discernement suffisant de tous ses actes pour conclure à sa responsabilité complète. »
Colin quitte sa compagnie le 22 février 1915 alors qu’elle était en réserve dans une tranchée de 2è ligne à Mesnil-les-Hurlus.et à nouveau du 27 février (à La Chapelle-Felcourt) au 2 mars (date de son arrestation, ramené au corps le 8) : « j’ai eu peur, j’ai marché toute la nuit devant moi. Il y a une dame et des soldats qui m’ont donné du pain le long de la route. Je me suis rendu chez le maire de Vanault-les-Dames pour lui demander à manger ; il m’a réclamé mes papiers et m’a demandé pourquoi j’étais là. Je lui ai répondu que j’étais perdu, et il ma ramené à la gendarmerie. » Tout le monde, les gendarmes, son régiment d’origine et les chefs du 72è où il est arrivé le 29 janvier le considère comme simple d’esprit. Il a néanmoins réussi à s’évader d’un local attenant au poste de police où il était détenu.
Condamné par le CG de la 3è DI, Colin est fusillé à Somme-Yèvre (Marne) 16h le 28 mars 1915.


Antonio (Vivo) Migliacco, né le 25 octobre 1891 à Philippeville (Algérie), colon (cultivateur) à Tunis, célibataire, zouave au 4è R.M.Z, ne sait pas signer.
Devant le CG du groupement de Nieuport (27 mars 1915), Migliacco reconnaît avoir quitté le 23 février vers 7 heures le poste d’écoute d’une tranchée de première ligne à Lombartzyde. Il y était de garde avec un caporal et ses camarades. C’est à la suite de l’arrivée d’une bombe près du poste qu’il est parti se réfugier dans une tranchée de marins à 200m environ à droite. Le sergent Souchard l’a retrouvé chez les marins vers 10 heures alors que c’était son tour de garde. Le soir du 23 février vers 18 heures, il prétend ne pas s’être absenté, contrairement à ce qu’affirme le témoin Caffarel (« Quand ça tombe, il fout le camp »). Il dit avoir pris la garde de 22h à minuit. Il reconnaît pourtant s’être à nouveau sauvé après minuit par suite de l’arrivée d’une bombe, pour rentrer au jour levant. Il dit être resté non loin du poste d’écoute. C’est donc trois abandons de poste successifs qui lui sont reprochés
« Migliaccio est très mal noté. Il a toujours été un soldat sans discipline et sans énergie. Après les faits qui lui sont imputés, il s’est fait porter malade tous les jours sans être reconnu. »
Migliacco est fusillé le 28 mars 1915 à 5h50 dans les dunes à l’est de Coxyde-Bains (Belgique).


Marie René Bolle, né le 16 septembre 1893 à Saint-Dié-Des-Vosges (88), manœuvre soldat au 109è R.I., 9è Cie. Signes particuliers : tatouages, 5 point entre l’index et le pouce, bracelet au poignet, initiales B.R. à l’avant-bras droit, au biceps droit ancre de marine, étoile sur chaque épaule.
Bolle était arrivé au 109è (3è Cie) le 28 mai 1914, après avoir quitté par mesure disciplinaire le 10 BCP à Saint-Dié. « Au moment où l’adjudant de la Cie lui demandait pour quelle raison il avait quitté les chasseurs, il a répondu avec un air narquois : « Je me saoulais la gueule et faisais le mur un peu trop souvent ».
Le 9 mars 1915, Bollé était avec sa compagnie aux tranchées de première ligne vers ND de Lorette, sous le feu ennemi. Plusieurs hommes avaient déjà été mis hors de combat quand vers six heures, après avoir posé son fusil sur le bord de la tranchée, Bolle quitta sans autorisation son poste de combat sous le prétexte d’aller prévenir les brancardiers de venir ramasser le caporal Boulard, grièvement blessé. Au lieu de revenir avec les infirmiers, Bolle continua sa route vers Bouvigny où il rencontra entre 8h30 et 9h les caporaux Houdaille et Martin. Au premier il déclara qu’il avait dû quitter la tranchée après avoir perdu ses souliers ; le sous-officier lui fit remettre une paire de sabots à lacets par le fourrier. Au second il déclara qu’il était malade, le caporal Martin le conduisit à la visite vers 16h, où Bolle fut exempté de service mais non de tranchées. Ordre lui fut donné de remonter, mais il resta au cantonnement. Le lendemain 10 mars, vers 3h30 du matin, Bolle retomba sur le caporal Houdaille chargé du ravitaillement qui lui donna l’ordre de s’équiper et de rejoindre la Cie avec les cuisiniers, deux sceaux de vin destinés aux combattants lui ayant été confiés. Bolle partit mais prétendit avoir fait une chute en route et renversé les deux sceaux. Il regagna alors le cantonnement où il demeura jusqu’au retour de sa Cie.
Condamné par le CG de la 13è DI le 27 mars 1915.
JMO du 109è R.I. : « bolle marie rene et leboulet tous deux de la 3ème cie fusillés le 29.03.1915 à Hersain » probable erreur de transcription puisqu'on trouve


Nicolas Leboutet, né le 28 février 1894 à Limoges (87), journalier, soldat au 109è R.I., condamné lors de la même audience en présence des mêmes témoins Martin et Houdaille
Texte de l'hommage rendu à Leboutet par lp87, place Jourdan en 2015 :
Le 29 Mars 1915 au petit matin, Nicolas Leboutet, matricule n° 577 du 109è Régiment d’Infanterie de Langres, était assassiné à Hersin dans le Pas-de Calais, par les balles françaises d’un peloton d’exécution aux ordres d’une hiérarchie militaire stupide, brutale et incompétente.Porté disparu de sa compagnie, dans les tranchées de Notre-Dame de Lorette, il est traduit devant le conseil de guerre de sa division.
Je vous lis les quelques lignes du témoignage de René Goublay, soldat de 2è classe à la 3è Compagnie :
- Dites moi ce qui s’est passé le 10 mars au matin !
- Leboutet est monté aux tranchées avec les cuisiniers de la 1ère section. Il portait un sac de farine.
- A quel moment a-t-il quitté la corvée ?
- A environ 300 mètres de la 1ère ligne où se trouvait la compagnie.
- Vous-a-t il prévenu qu’il restait en arrière ?
- Il marchait devant moi, mais comme il venait de perdre ses chaussures, je lui ai dit de passer en arrière et de me suivre comme il pourrait.
Malgré les témoignages et en raison de l’obstination sadique de ses supérieurs, Nicolas Leboutet est condamné à mort le 27 mars 1915 pour « abandon de poste en présence de l’ennemi »et fusillé le 29 au matin. Il avait 21 ans.
Bolle et Leboutet, dont l’histoire est si étrangement similaire, sont fusillés conjointement le 29 mars 1915 à Hersin, 6h30.


Raoul Gaston Pierson, né le 7 décembre 1886 à Paris 16è, pâtissier à Vitry-sur-Seine, cuisinier à Paris puis à Brighton, marié en septembre 1911 à Louisa Scarce, versé au 71è R.I. : Tatouage sur l’avant-bras droit de l’inscription « Langl ».
« J’ai fait un premier séjour en Angleterre depuis l’âge de six ans jusqu’à celui de mon service militaire [1908] ; il est exact que huit mois environ après mon incorporation j’ai déserté et suis revenu en Angleterre, je n’ai jamais eu de peine de prison au corps ; j’ai été puni deux fois de salle de police, une fois pour rentrée tardive de permission, une autre fois pour avoir mal répondu à un sergent ; je m’ennuyais, j’avais la nostalgie du pays où j’avais vécu presque toute ma vie et je me suis laissé entraîner dans un bateau qui partait pour l’Angleterre ; j’ai travaillé à Brighton dans un restaurant, c’est là que j’ai appris le dimanche 2 août l’ordre de mobilisation, je suis parti de moi-même pour la France, je me suis présenté immédiatement à la gendarmerie de Boulogne en indiquant que j’étais déserteur ».
Le 1er mars 1915 vers 20 heures, le sergent Guillaume Le Gall, 21 ans, rentrait se coucher ainsi que quelques autres sous-officiers lorsqu’il rencontra dans une rue du village d’Etrun le soldat Pierson de sa demi-section qui avait été porté manquant à l’appel. Il lui reprocha son retard et lui enjoignit de rentrer immédiatement. Pierson s’éloigna en prononçant quelques paroles en anglais (il chantait, dit-il), que personne ne comprit, puis il fit demi-tour et se précipita les mains en avant sur le sergent Le Gall qu’il terrassa et jeta sur la route. L’adjudant Guibert intervint et voulut forcer Pierson à rentrer. Celui-ci refusa, se coucha par terre, l’adjudant le prit à bras-le-corps et le porta jusqu’au cantonnement. On déchaussa alors Pierson pour l’empêcher de ressortir. Il se releva après un instant, rôda dans la cour du cantonnement, entra dans la chambre des sous-officiers en disant d’un ton menaçant qu’il cherchait un homme, et ne trouvant que l’adjudant Guibert sur son chemin commenta « ce n’est pas celui-là qu’il me faut », déclarant enfin : « Je vais l’attendre ici et quand il sortira pour pisser, je l’aurai ». On l’attacha. Pierson continua de crier pendant une partie de la nuit, proférant toujours des menaces contre Le Gall. Vers minuit, épuisé, il s’endormit.
Pierson soutient que Le Gall (« trop jeune pour le commander ») avait plus que de l’animosité contre lui, le commandant de corvée à tout bout de champ, visant entre autre l’entraînement au maniement des grenades auquel il avait été envoyé parmi les premiers. Il ajoute qu’il s’était laissé monter la tête à l’auberge par le sergent Le Menn, lequel dément absolument avoir conseillé à Pierson de demander de changer de section pour échapper à la haine de Le Gall.
« Le lendemain matin au réveil, j’ai eu une discussion avec un de mes camarades qui me reprochait de l’avoir empêché de dormir, il m’a menacé le premier, je li ai répondu sur le même ton, il m’a donné un coup de poing sur la figure et me croyant en état de légitime défense, je lui ai donné aussi un coup de poing, puis nous nous sommes battus jusqu’au moment où l’on nous a séparés. » Il s’agit du soldat Le Mené, auquel Pierson reprochait d’avoir pris le rôle de chef d’escouade pour l’attacher, et de rapporter ses faits et gestes aux gradés, sur quoi s’estimant insulté Publiquement Le Mené lui retourna deux gifles. Cet épisode est sans importance puisque la hiérarchie considère que les voies de faits entre hommes du rang n’existent pas.
Participant aux premiers combats, de Charleroi à l'Artois, Pierson semble avoir donné satisfaction à ses chefs jusqu’à l’arrivée du sergent Le Gall au commandement de la section, un mois environ avant les faits.
Condamné à mort + 2 mois de prison par le CG de la 19è DI, Pierson est fusillé à Duisans (Pas de Calais) le 30 mars 1915 à 5h45.


Albert Louis Jules Valet, né le 23 décembre 1893 à Degré dans la Sarthe, célibataire, garçon épicier à Montreuil (93), soldat au 115è R.I.
« J’étais malade, ou plutôt souffrant à cette époque depuis une huitaine de jours. J’avais des coliques. Le mercredi matin, 10 mars, jour où la Cie a quitté Suippes j’ai été reconnu exempt de service par le médecin auxiliaire du 1er bataillon… Je suivais ma Cie bien qu’exempt de service. Quand l’ordre fut donné à la Cie de se porter en avant, je me dis à nouveau porter malade et repassai la visite à la Maison Forestière. Je ne fus pas reconnu mais j’eus « Consultation motivée ». Sur l’ordre qui me fut donné de rejoindre la Cie dans les tranchées, avec 4 ou 5 camarades qui étaient dans le même cas que moi, nous nous joignîmes aux cuisiniers qui allaient porter la soupe à la tranchée. J’étais souffrant, je ne puis les suivre jusqu’au bout et restai en arrière sans qu’ils s’inquiètent de moi. Je m’égarai dans les boyaux. C’est dans un de ces boyaux que je fus blessé. Un fil téléphonique barrait le boyau qui était peu profond. Je fus obligé de relever le fil avec la main gauche pour pouvoir passer sans l’abîmer… C’est vers 5 heures du soir que cela m’est arrivé. Je me pansai moi-même et revins en arrière à la Maison Forestière ; j’y trouvais un abri et y passai la nuit. Le lendemain matin je me dirigeai vers la gare de Suippes que je connaissais pour être passé devant 2 ou 3 jours auparavant. »
Mais à la gare de Suippes on dit à Valet que toute évacuation médicale est impossible sans examen médical préalable. Il revient donc sur ses pas et se présente, contraint et forcé à l’ambulance n°3 où le docteur Wetzel insiste (comme plus qualifié que ses aides) pour s’occuper personnellement de son cas
Lieutenant Lebocq : «  Dans la nuit du 12 au 13 vers 2h du matin, un gradé m’amena Valet. A ce moment il avait la main bandée. Il m’était renvoyé par le médecin de l’ambulance. Je le fis dormir jusqu’au lendemain matin. C’est ce matin-là que je le ramenai à sa section. Il y mit beaucoup de mauvaise volonté. Je l’entendis distinctement dire à un de ses camarades : « J’en ai marre ; dans 8 jours je vais me faire évacuer ».
Trois médecins viennent témoigner que la plaie résulte d’un coup à courte distance (ou alors longue mais tangentielle) comme en témoigne l’auréole noirâtre (mais pas de trace d’incrustation de poudre). Hormis Wetzel -rédacteur du rapport- qui argument que la poudre blanche peut ne pas laisser de traces, aucun autre de ces praticiens n’a jamais vu de blessure par arme à feu que dans la vie civile.
Valet : « Je déclare que je ne me suis pas blessé volontairement comme on le dit. D’abord, je n’en aurai jamais eu le courage. »
Rapport du général commandant la 8è DI : « Le soldat Valet a suivi son Régiment depuis le 2 août jusqu’au 24 septembre en prenant part aux différents engagements. Le 24 septembre à Liancourt, il fut blessé une première fois d’une balle au petit doigt de la main droite. Evacué sur l’ambulance de la Roye puis sur la gare de Montdidier sans avoir subi d’examen médical, il resta en traitement à l’hôpital de Saint Maixent et rejoignit le 28 décembre son régiment. Valet ne prit pas part aux combats qui se livrèrent aux environs du 20 février à Souain et à Perthes. Se prétendant malade, atteint de coliques, il était resté à Cabane et Puits et avait donné son concours aux corvées de ravitaillement. »
L’affaire Valet a suscité un nombre inhabituel de rapports au fil desquels on voit grandir la présomption de culpabilité -jusqu’au Lt Lecoq qui atteste dès le début de son exposé du caractère volontaire d’auto-mutilation. Le Commandant du 1er Bataillon émet cette opinion : « Valet est un sujet douteux, que certains croient un peu simple, alors que d’autres le croient sournois… En tout cas ses explications ne sont pas claires, et sa blessure reste suspecte ».
Déféré le 30 mars 1915 devant le conseil de guerre ordinaire de la 8e D.I. et condamné à mort à la majorité de 4 voix contre une pour abandon de poste en présence de l'ennemi (mutilation volontaire). Fusillé à Courmelois (Val-de-Vesle) le 31 mars 1915 à 9h.
« Le soldat Valet a été atteint de douze balles, dont une a intéressé l’abdomen, une autre la face, deux le cou, et huit le thorax. Le coup de grâce a été tiré dans la région occipitale du crâne ».


Mohammed Ben Lakhdar Addef, né en 1888 à Souk Ahras (Algérie), cordonnier à Bône, engagé volontaire le 8 août 1916, tirailleur au 1er RMTZ
22 février 1915, Ecafant (Oise) 14 heures.
Brahim ben Lakhdar : « j’étais dans la cuisine. Addef y est entré pour allumer une cigarette. Le caporal Boutaleb est venu le chercher pour aller à la corvée. Addef a fait des difficultés. Le caporal Claustres l’a mis dehors mais sans lui faire de mal. Boutaleb a dit viens avec moi à la corvée. Addef a répondu « quand j’aurais fini ma cigarette ». Le caporal a répliqué « je suis pressé. Addef a répondu « je ne marche pas. Le caporal a dit « marche ». Addef a répondu « je ne marche pas et je t’emmerde ».
Caporal Auguste Claustres : «  J’étais dans la cuisine. Addef est venu pour se chauffer. Un instant après le caporal Bouttaleb est venu le chercher et Addef a fait des difficultés pour le suivre. Il a répondu « Je me chauffe ». Le caporal a insisté. Je l’ai pris doucement par le bras, le mettant à la porte de la cuisine et lui disant d’obéir. Etant dehors, le caporal lui a dit de partir en corvée. Addef a répondu : « Je ne marche pas, tu ne me commandes pas, tu ne commandes qu’à la tête de mon nœud, tu n’es qu’un caporal ». Sur ces entrefaites je suis rentré à la cuisine où mon service m’appelait. C’est un voyou et un rouspéteur. Il cherche toujours à se tirer d’affaire.»
Boutaleb Lakdar ben Bachir, sergent ( a pris du galon depuis le 20 février) : « ...il n’y avait qu’un voyage et les paquets n’étaient pas lourds. Addef s’est sauvé. J’ai conduit la corvée puis j’en ai rendu compte à l’adjudant. Je me suis mis à la recherche d’Addef. J’ai fini par le retrouver vers 17 heures aux carrières. L’adjudant a constaté avec moi qu’il étai complètement ivre et l’a conduit au poste de police… Il n’est à la Cie que depuis le 25 décembre et s’est souvent fait punir. Il se saoule souvent. C’est un raisonneur. »
Added : « J’ai quitté le rang simplement pour allumer une cigarette pour me réchauffer, il tombait de la neige. Je suis entré dans la cuisine. Le caporal Boutaleb m’a pris par le bras et m’a dit de sortir. J’avais mal au bras car j’étais fortement contusionné par un éclat d’obus. Le caporal m’a saisi si fort qu’il a déchiré ma manche. Je lui ai dit poliment, en français, que ce n’était pas la peine de me bousculer ainsi, que je ne demandais qu’à le suivre. Il s’est fâché de ce que je lui parlais en français en me faisant remarquer que nous étions tous les deux indigènes… Je n’ai pas du tout outragé le caporal, je suis assez intelligent pour ne pas le faire. Le caporal a agi par rancune contre moi. Je ne me serais pas sauvé pour une corvée insignifiante, quoique d’ailleurs je fus exempt de service deux jours à cause de mon bras. Le caporal tenait absolument à me faire passer en conseil de guerre. Parce que j’ai changé d’escouade, il tenait à mon travail. »
Le cahier de visite commençant le 25 février, personne ne voudra confirmer si Added était effectivement exempt. Le chef de bataillon Clément, dans son rapport du 3 mars constate que le refus d’obéissance n’a pas été suffisamment formellement constaté et qu’il « est à craindre » qu’Added puissé bénéficier d’un no-lieu devant un conseil de guerre. Il recommande une simple punition et ajoute cette remarque tout à fait inédite : « J’ai de plus l’honneur de demander que le Tirailleur Addef soit renvoyé dans un corps de troupe en Algérie, cet homme étant un mauvais sujet, parlant bien le français et intelligent, capable de déserter, et pouvant de ce fait être très dangereux par les renseignements qu’il serait capable de donner à l’ennemi. »
Le 30 mars 1915,le CG de la 37e D.I. va s’arranger pour joindre deux procédures et condamner Added pour refus d’obéissance, outrages, et abandon de poste en présence de l'ennemi. C’est en réalité son niveau d’instruction et la dangerosité supposée qui en découle qui est condamnée.
Added est fusillé à Offémont le 31 mars 1915, pas de PV au dossier.