samedi 2 février 2013

Neel Bate (Blade) The Barn -Steward- Lynes

Ce qui advient dans la grange reste dans la grange dit un proverbe américain.


Dans les papiers de Samuel Steward se trouve une série complète d'un Comic: The barn (la grange). Le style laisse croire qu'il s'agit d'un sujet original. Il n'en est rien. The Barn est l’œuvre de Neel Bate, plus tard connu dans les années 80 sous le pseudonyme de Blade.
Ce comic précède tous ceux de Tom of Finland et d'Etienne, puisqu'il commença à circuler sous le manteau en 1947.



Carlyle Neeland Bate (ou encore Carl Neeland) est arrivé à New York en 1945, après avoir servi pendant la guerre dans la marine marchande. Auteur de plusieurs décors pour Martha Graham, il a pratiqué le dessin érotique depuis son adolescence. En 1948 il laisse un ami photocopier les 12 dessins de The Barn (en douze exemplaires) dans le but de les vendre dans un bar, mais la police attirée chez lui par les locations de films "physiques" raide son appartement et saisit tout le matériel. Quelqu'un se rend compte de l'intérêt commercial de l'ensemble et les images se mettent à circuler, anonymement, dégradées de copies en copies, mais jusque dans les années 60, à une échelle mondiale.

Steward, sur une lettre de recommandation de Wescott, (qu'il ne rencontrera que deux ans plus tard) est reçu par Platt Lynes en 1952, moins de quinze jours après ses démêlés avec Miksche. L'entrevue prend la forme d'un diner qui réunit aussi le dramaturge William Inge, et Ralph Pomeroy, un modèle qui posait régulièrement pour Cadmus.

Platt-Lynes William Inge 1952

Platt-Lynes, Ralph Pomeroy en pantalon de marin


Platt-Lynes Paul Cadmus, de dos dessinant Pomeroy, 1953




Les relations entre Steward et Lynes sont immédiatement amicales, elles débouchent sur une correspondance qui se poursuivra jusqu'à la mort de Platt-Lynes trois ans plus tard (il n'avait que 48 ans) et qui consistent essentiellement à échanger des histoires érotiques contre des photos (activités extrêmement dangereuses à l'époque du Maccarthysme où le courrier est surveillé). Occasionnellement, Steward adressera des modèles (disponibles sexuellement) à Platt-Lynes, comme John Leapheart,



un jeune homme noir enculé (et réciproquement) lors de son passage par New York à l'automne suivant, au retour de Paris. Lynes lui fera parvenir les photos de la première séance de pose où il avait apparié Lepheart avec un bodybuilder de Boston.




Lorsque Steward regagne Chicago, il emporte avec lui 35 nus que lui a donnés Lynes : ils formeront la base dans les années 80 des premières publications de photos inconnues dont Lynes ou son entourage détruisirent les négatifs dans les derniers mois de sa vie.
Steward fait ainsi le récit de son voyage de retour avec les clichés dans sa serviette :
Ah les jolies images! Je mourrais d’envie de les regarder dans le train, plutôt douze fois qu’une, mais je n’ai pas osé, et depuis mon retour, je n’ai pas fait grand-chose d’autre… Le voyage de retour s’est déroulé dans incident, sinon qu’aux alentours de Toledo vers quatre heures du matin, un soldat en civil qui rentrait chez lui (il était grand, et les épaules si large !) me demanda de lui ouvrir sa bouteille d’alcool, ce que je fis car il était ivre-mort, après quoi je lui ouvris aussi autre chose –ce qui le laissa un peu faible, mais heureux. Comment il se débrouilla pour regarder en face sa femme et ses deux enfants vingt minutes plus tard ne me regarde pas, bien entendu.
De même que Platt-Lynes rédige ses réponses au dos des clichés, Steward illustre ses lettres avec la reprise de dessins :






Extrait d’une lettre datée du 7 décembre 1952 au « Cher George, révélateur de beauté » (telle que publiée pour la première fois par John Preston dans l’anthologie Flesh and the World) :

… quelque chose de charmant est arrivé hier au soir. Je connais un jeune cadre qui habite Chicago ouest, et qui comme moi mène une double ou triple vie –c’est un de ces « sauvages » qui m’aime bien car il pense que j’en suis un aussi. Il habite Logan square, parce qu’il y est né, même si le quartier est depuis devenu un des plus « populaires » de la ville, plein de jeunes petits durs m’as-tu-vus à la coupe en brosse, comme Chicago parait en produire à la pelle plus que tout autre catégorie sociale. Il m’a appelé hier pour me dire qu’il venait d’en rencontrer un et demander s’il pouvait l’amener. J’ai répondu « bien sûr, sauf que je venais de barbouiller le mural au-dessus de mon lit représentant des marins en train de baiser des filles et que l’endroit était en bordel. Pas grave, a-t-il dit, et quelques minutes après, les voila. Le garçon avait dix-huit ans, mignon à se damner –habillé juste comme il fallait. Il s’était mis sur son 31, c’est-à dire, une paire de jeans usés à blanc qui lui collaient comme un gant, son blouson de cuir neuf et brillant, un T-shirt bleu marine à manches grises échancré en V sur le cou. Il avait les cheveux très noirs, satinés, très poli, et faillit m’écraser la main en me la serrant. Très naïf encore à propos de la vie H, Wally l’ayant initié depuis peu. Il n’a pas fallu longtemps pour que nous nous déshabillions tous les trois – j’étais assis sur le montant du lit, nu, Wally jambes croisées en plein milieu, et le gamin luttait pour s’extirper de son jean et ôter son jockstrap, quand soudain il se figea et se tournant vers nous dit d’une petite voix d’enfant : « Mince, c’est juste comme si j’étais la dinde de Noël ! » ce qui malgré les rires n’arrêta pas la fête… Nous l’avons renversé sur le lit et j’ai commencé à le sucer pendant que Wally lui remplissait la bouche où il jouit assez vite, puis Wally et moi avons échangé les places tandis qu’une nuée d’étoiles éclatait dans ma tête… Après quoi, le mettant sur le flanc pendant que Wally continuait à le sucer, je lui ai consciencieusement bouffé le cul. Quelques instant après avoir joui, il déclara : « Les gars, vous savez vraiment comment vous occupez d’un mec, j’espère que je pourrais revenir. » Après leur départ je suis resté assis un moment
en frissonnant, réfléchissant sur les deux vieilles tantes que nous étions, utilisant ce garçon –si c’est mal, tant mieux, j’en redemande… Dis moi si tu veux que je remonte un peu plus loin dans le temps, car j’aime écrire ces souvenirs de petits moments d’excitation, et si ça ne te déplait pas, ce sera un bel encouragement pour moi à me résoudre à les raconter, car –aussi étrange que cela puisse paraître- je suis en réalité comme une faible plante sensitive, très timide et réservé.   88, Sam




Photo donnant une idée partielle du mural disparu

 



Remplacé par un décor à la Cocteau dans lequel figure en haut au milieu, la reprise du tatouage de pénis ailé que Steward portait sur l’épaule.



 

Le mural du séjour
 

 Steward Abat-jour




L’Accu-Jac inventé par Steward première machine électrique à masturber, permettant succion complète, avec contrôle de la vitesse et de la profondeur du godemiché.






En Mars 1953, Steward annonce à George Platt-Lynes:
…“Thor” (a corporation of three persons selling those sex drawings under this silly name) has taken four of my drawings of motorcyclists and will shortly splash them across the country, advertising in various [publications] like Tomorrow’s Man, etc. I’ve re-drawn the “Motorcycle Pickup” series of 12 obscenities (you know it, certainly—the motorcyclist and the farm boy in the barn?) to suit my own tastes, and then was struck with the happy thought of writing a story to go with the 12 pictures—and I am sending you a copy [of the story] herewith, hoping your hard heart will melt. 
... "Thor" (un agglomérat de trois personnes vendant des dessins érotiques sous ce pseudonyme stupide) a pris quatre de mes dessins de motard et les répandra bientôt ) travers le pays, les promouvant dans diverses publications comme Tomorrow's Man, etc. J'ai refait la série de douze obscénités du 'Motard-stoppeur" (tu vois certainement de ce dont il s'agit -le motard et le garçon de ferme dans la grange?) à mon goût, avant d'être frappé par l'heureuse idée d'écrire une histoire pour accompagner ces deux images -dont je t'envoie une copie en espérant que le coup de cœur te fera fondre.
Lequel répond 15 jours plus tard, avant d'annoncer qu'il compte, sentant son état s'aggraver,  confier définitivement à Kinsey tous ses négatifs de photos de nu :
“The [motorcyclist] story you sent—oh, it has had a success!…More, much more, please. Make it soon. G[lenway] W[escott] was appreciative too; he went so far as to borrow and to copy it. Ditto Neel Bate, who, as you probably know, was responsible for that series in the first place.”
L'histoire que tu as envoyée -eh bien ça a été un succès!.. Encore, encore plus, s'il te plait. Et vite. Glenway Wescott a adoré aussi; il a même voulu l'emprunter pour faire une copie. De la bouche de Neel Bate lui-même, qui, comme tu sais probablement, est l'auteur de la série.
Platt-Lynes connaissait en effet très bien Bate, qui posa plusieurs fois pour lui et à qui il présenta Ernest Henry, qui allait devenir son partenaire définitif (mais non exclusif).

George Platt-Lynes, Neel Bate


Neel Bate, photographe non identifié
 Neel Bate par Douglas of Detroit

 Platt-Lynes Neel Bate et Ernest Henry




Les appréciations élogieuses de Lynes et de son cercle jouent un rôle déterminant dans l'activité littéraire de Steward qui se met à écrire des histoires pour Lynes. L'une des premières est  donc Le Motard, qui deviendra, 15 ans plus tard après développement le premier chapitre de The Joy Spot. Cette histoire raconte la rencontre pendant un orage d'un motard qui prend en stop un garçon de ferme, et qui se réfugient dans une grange.

Blade (Neel Bate) Jeune fermier

 Neel Bate Le meilleur ami de l'homme



Il apparaît donc que Steward en refaisant Le Motard n'avait pas conscience que les dessins étaient de Neel Bate (et dataient de plus de cinq ans). Chose des plus étranges dans ce chassé croisé, on ne connait aujourd'hui les dessins originaux de Bate pour The Barn, comme la plupart de ses dessins des années 1947-1954 que grâce aux photos qu'en fit Platt-Lynes, stockant les négatifs en lieu sûr. Bates fut victime quelques années plus tard du braquage d'un client échappé de l'asile qui lui vola tout son stock de dessins érotiques, annonçant qu'il comptait se branler dessus avant de les brûler.

On constate que Steward (qui ajoute au motard sa casquette et ses bottes) ne devait connaître qu'une version réalisée aussi à base de photographies, sans doute tirée à la va-vite, car dernier par exemple, se présente à l'envers. Il ignorait en 1953 que Lynes connaissait les dessins (peut-être ne les avait-il pas encore photographiés) et les obtint donc sans doute d'une autre source, sans le texte de Bates qui ne le livrera que dans les années 80 lorsque la Leslie-Lohman fondation rééditera ses oeuvres des années 50 dans une version enfin "propre".

Livrons-nous à une petite comparaison.









 








 






 



Quelques autres dessins célèbres de Blade
La grange encore?



 

Le balcon au Bijou theatre

 La cabine téléphonique

 


Les chiottes où Neel Bate finit par être repéré, parce qu'il y déposait des fesques, inspirant peut-être Keith Haring
 


 


 divers athlètes des années 80


 


Brothers



On constate d'autres similitudes entre les deux dessinateurs:

 

Samuel Steward sujet rare, toujours taboo
 

Neel Bate


Le marin et le flic occupent aussi une place importante chez Blade



jusque dans ses dessins tardifs





Selon d'autres sources que Justin Spring, Samuel Steward aurait sollicité Etienne pour qu'il illustre Le Motard, sa version de The Barn, lequel aurait décliné la proposition, même s'il devait accepter de réaliser la première couverture de $tud de Phil Andros.


Pourtant l'histoire de La Grange occupe une place centrale dans Patrol car 682, sauf qu'on y trouve ces deux autres obsessions récurrentes de Steward, les flics et le marin.














 Il faut croire que même en matière de sexe, les idées sont le reflet de l'air du temps, et que ce qui entre dans la grange, y retourne effectivement toujours.

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