lundi 12 septembre 2016

Jean Marais (1937-1940)


Les premières années (1937-1940)


Jean Marais en 1937


Les circonstances de la rencontre entre Marais et Cocteau sont bien connues. Confions-en le récit à Jean Marais lui-même, ainsi qu'il la raconta dans Histoires de ma vie (Albin Michel 1975, pp55 et suivantes, avec quelques coupes). Nous sommes fin juin 1937, Marais a raté le concours d'entrée au Conservatoire et fait partie des utilités de la troupe de Dullin.

Un soir, à l'entracte de Jules César, une curieuse fille, belle à force d'être laide, vint me trouver:
- Voilà, je m'appelle Dina. Je suis du cours Rouleau. On y a fait une troupe de jeunes (...) C'est pour l'exposition au mois de juillet. Il y a assez de filles, pas assez de garçons; voulez-vous faire partie de notre groupe?
- ça m'ennuie de quittez Jules César (...) C'est pour quelle pièce?
- Œdipe Roi de Jean Cocteau (...) Il y a une audition samedi, studio Vacker, à quatre heures.

Le samedi j'arrive à quatre heures juste. Cocteau n'est pas là. Quatre heures et demie, cinq heures moins le quart, toujours pas de Cocteau.
- Je suis obligé de partir. Je vais chez Dullin. je reviendrai après le cours. Si Cocteau veut bien m'attendre...(sic)
A sept heures, je reviens. Il est là. Il est moins jeune que je ne l'imaginais. Sa minceur étonne, très élégant : son élégance vient de lui, pas de sa mise qui semble sans recherche. Ses manches de veste sont retroussées sur ses fins poignets, sans aucun doute pour la commodité. Ses poignets de chemise très serrés, ainsi que le col et la cravate qui semblent l'étrangler. Visage étrange, triangulaire, allongé, surmonté d'une chevelure qui l'allonge encore. Des yeux bridés, vifs, intelligents avec une très petite pupille au centre d'un iris bleu-vert bordé d'un cercle bleu clair.
Il nous parle avec simplicité, d'égal à égal, seul, car aucun de nous n'ose s'immiscer dans ce dialogue qui devient monologue. Il fait les demandes et les réponses séparées par des "quoi" qui n'attendent pas de réponse. Il enchaîne:
- Vous n'avez pas encore donné votre scène, quoi? Je vous écoute.

(...)
Jean Cocteau me donne le premier rôle, le rôle d'Oedipe (...) J'ai reçu tout cela comme dans un rêve.
Jean Cocteau parti, il y a une gêne que je n'analyse pas. Que Jean Cocteau m'ait donné le rôle d'Oedipe ne faisait pas l'affaire de la troupe. Pris en surnombre, je me retrouvais à la première place. Ils vont trouver Cocteau, lui expliquent que j'étais d'un autre cours et que cela n'est pas juste. Cocteau comprend, confie le rôle d'Oedipe à Michel Vitold et me donne le rôle du chœur. (...)
On répète dans une salle de patronage du quinzième. Patient, courtois, simple, drôle même, Jean Cocteau nous dirige en camarade, nous donne des indications comme si nous étions de grands acteurs. Parfois, Al Brown l'accompagne, ainsi que Marcel Khill, son Passepartout du Tour du monde en 80 jours. Jean Cocteau a beau être simple, je n'ose pas lui adresser la parole (...) Un jour, il s'approche de moi et me dit:
- Jean-Pierre Aumont devait créer ma pièce à l'Oeuvre en octobre; des contrats de films l'en empêchent; voulez-vous la jouer?
- Oui, oui, bien sûr.
- Il faut que je vous lise la pièce.
(...)
Je frappe à sa porte (à l'hôtel de Castille). J'entre. Sa chambre serait la chambre de tous les hôtels modestes sans cette lampe à huile, sans le plateau d'argent, les aiguilles d'argent, les bagues de jade, les pipes, l'opium, sans cette odeur que Picasso dit la plus intelligente, sans les papiers, les dessins accrochés partout, sans les livres, les cahiers, dans un désordre qui n'est qu'apparent; sans quelques objets étranges, comme une pomme d'ambre aux feuilles de diamant, des boîtes d'or, une main de bois.
Al Brown, Marcel Khill assis sur le lit, Jean Cocteau allongé dans un peignoir de bain blanc, fourniture de l'hôtel, sali de résidus d'opium et de trous de cigarettes, un foulard autour du cou, très serré, à tel point que la chair se rabat sur l'étoffe. Il fume.(...) Il commence à lire, d'une voix métallique, nette, précise.
(...)
Huit jours plus tard, je frappe encore à sa porte. Même atmosphère qu'à la première visite, mais Al Brown et Marcel Khill ne sont pas là. Jean Cocteau me lit d'une traite le second acte. Extraordinaire : il me dit encore qu'il est trop fatigué et me prie de revenir la semaine suivante. (...)

Au jour convenu, je suis au pied de son lit. Il a achevé le troisième acte. Je ne sais que dire tant j'aime la pièce. Je suis maladroit et sincère et il traite ce stupide petit garçon comme l'être le plus cultivé du monde, en quête de son avis comme d'une vérité. Il ne joue pas, il est sincère lui aussi, et c'est en quoi je le trouve extraordinaire, généreux.
- Vous êtes Galaad, le très pur.
- Je désire que vous jouiez ma pièce Les Chevaliers de la Table ronde. Mais vous devez passer une audition auprès de la directrice de l'Oeuvre, Mme Paulette Pax.
Angoisse.
-Je dois encore vous prévenir que si vous jouez ma pièce, on vous dira mon ami.
Je m'entends répondre : "J'en serai très fier."





Enfin nous jouons Œdipe-Roi au théâtre Antoine le 12 juillet 1937. Ce spectacle était annoncé pour une semaine. Il tiendra trois semaines. Guillaume Moni avait fait les décors d'après les indications et des dessins de Jean Cocteau. Les costumes étaient inventés aussi par Jean Cocteau avec des tissus de Coco Chanel, qu'elle avait offerts (...)
Pour mon compte, j'étais habillé, si j'ose dire- de bandelettes blanches comme un grand blessé. En fait j'étais quasiment nu.
Sur un socle, dans la salle, devant la scène, immobile comme une statue couchée.(...)





Le spectacle d’Oedipe-Roi était d'une extraordinaire beauté, si singulier cependant que certains spectateurs restaient insensibles, voire scandalisés. Les acteurs ne se mouvaient qu'en ligne droite ou en angle droit. Chacun de leur geste formait un chiffre. Des spectateurs chuchotaient, d'autres ricanaient. De mon socle je livrais bataille, je tournais brusquement ma tête vers les rieurs et les regardais, l’œil fixe. Cette statue vivante, méchante, les statufiaient à leur tour.

(...)
Lorsque les représentations prirent fin, Cocteau disparut. Pendant deux mois, aucune nouvelle de lui; pas d'avantage de Paulette Pax, ma prochaine directrice. Je m'inquiétais pour mon rôle. Je guettais le téléphone; il sonne. Jean Cocteau est au bout du fil :
- Venez tout de suite, il y a une catastrophe!
(...)
L'hôtel de Castille, la porte; je frappe; j'ouvre. Cocteau fume l'opium. Il me regarde. Il semble aussi désespéré que moi. Je ferme la porte et reste immobile. Je m'attends au pire. Cocteau pose sa pipe. Il est en peignoir de bain, qu'il a mis comme on met une robe de chambre après n'avoir enlevé que sa veste. Il laisse tomber ses bras le long du corps et me répète : "Il y a une catastrophe..."
On dirait d'une enfant qui craint une punition.
- Une catastrophe... Je suis amoureux de vous.
Cet homme que j'admire m'a donné ce que je souhaitais le plus au monde. Il ne m'a rien demandé en échange. je ne l'aime pas. Comment peut-il m'aimer moi... moi... c'est impossible.
- Jean, vous voyez comme je vis, qui m'entoure, il faut me sauver. Il n'y a que vous qui puissiez me sauver...
-Moi aussi je suis amoureux de vous, dis-je. 
Je mentais. Oui, je mentais.
Expliquer ce mensonge m'est très difficile. j'avais une grande admiration pour Jean Cocteau, un immense respect qui ne correspondait pas à ses sentiments. j'étais flatté aussi.
En outre, imaginer que l'être insignifiant que j'étais pouvait sauver ce grand poète m'exaltait (...) Bien sûr, il ne faut pas oublier l'arriviste prêt à tout pour atteindre son but. Je ne me l'avouais pas; je ne voulais voir en moi que ce qui pouvait embellir ma conduite. Je voulais me comporter dans le mensonge comme je l'aurais fait dans la vérité. Je me promis d'être irréprochable et de tâcher de devenir l’être qu'il imaginait. je voulais être comédien? Eh bien, je jouerai la comédie pour que l'être que j'admire soit heureux. Je ne l'ai pas joué longtemps cette comédie. Qui approchait Jean ne tardait pas à l'aimer.


Irréprochable était sans doute une vœu pieux, quoique Jean Marais ait fait une idée fixe de l'objectif de faire décrocher Cocteau de l'opium, tout en l'aidant dans les premiers temps, comme Marcel Khill, à confectionner ses pipes, voire à conserver les résidus -le dross- en cas de pénurie consécutive à une descente de police (Marais raconte que c'est ce qui arriva chez la décoratrice Coula Roppa en juillet 1938 à Toulon). Jean Marais est resté, comme dans les Chevaliers de la Table ronde (dont la première eut lieu le 14 octobre 1937), "Galaad le très pur", incarnation des différents héros médiévaux que Cocteau construisit pour lui, le Renaud d'Armide, le Patrice-Tristan botté de l'Eternel Retour. Dans cette nouvelle figure d'ange qu'il a "reconnu" -puisqu'il le dessinait depuis toujours, phénomène classique de la cristallisation amoureuse- Cocteau a puisé la force de s'affirmer jusqu'à risquer de se compromettre, sauvé toujours par ce rédempteur ambigu qu'il avait pris soin de façonner à cet usage.

 Jean Marais en Galaad, costume de Chanel, photo Gaston Paris






Les Chevaliers de la Table ronde n'ont pas obtenu le succès escompté. Marais, qui reconnait qu'il n'y était pas bon cite dans son autobiographie la réaction du critique du Figaro "Quant à Jean Marais, il est beau, un point c'est tout". Cocteau décide alors de lui écrire un rôle sur mesure.

Après un dernier voyage en décembre à Marseille et dans le Nord de l'Italie avec Marcel Khill, Cocteau séjourne en février 1938, avec Jean Marais à la brasserie de la Poste à Montargis. Il y écrit en huit jours Les parents terribles, prenant pour modèle la mère de Jean Marais (rôle écrit pour Yvonne de Bray alors au sommet de sa gloire au théâtre). Jean Marais, habité par le souvenir du Raskolnikov de Crime et Châtiment lui a demandé un rôle où il ne serait pas beau. Cocteau veut écrire enfin la pièce de boulevard à laquelle il a renoncé par deux fois (Albion en 1913 et Le Baron Lazare en 1920, toutes deux inédites) tout en y appliquant ce qu'il devine du fonctionnement des mythes grecs. La pièce n'a pas encore de titre durant le séjour à Montargis, ou plutôt elle en a 18 potentiels comme le montre le manuscrit autographe du 2 février 1938,




 parmi lesquels semble s'imposer La Roulotte, ou La Maison dans la Lune (on lit effacé La Maison des Portes qui claquent).




projet d'affiche avec la distribution finale et le titre Le problème


Durant ce séjour, Cocteau retrouve Max Jacob qu'il n'a pas vu depuis dix ans et qui réside non loin au monastère de Saint-Benoît-sur Loire. Comme il se pique d'astrologie, il fait le thème de Jean Marais et lui délivre cette sentence mystérieuse qui le hantera longtemps; "Prenez garde à ne pas tuer".

Marcel Khill fait toujours partie des visiteurs réguliers comme en témoigne ce dessin, réalisé "après son départ"


en écho peut-être à son propre dessin:

Marcel Khill portrait de Cocteau, Montargis 8-2-1938


 Mais Cocteau fait surtout de nombreux portraits intimes de Jean Marais qui témoignent de leur idylle.






Il dessine aussi le cuisinier de l’hôtel aux bras veinés et musculeux qui préfigurent les futurs portraits érotiques du "cuisinier du Train Bleu".



En avril, les deux Jean emménagent ensemble dans un grand appartement au 9 place de la Madeleine.

"Souvenir de Montargis", sur papier à en-tête de l'hôtel Lotti à Paris

Dans l'appartement de la Madeleine, tout est meublé de bric et de broc, chaises volées par Jean Marais dans les jardins public, objets des puces, un coq en fer rouillé sur une colonne en plâtre, un candélabre baroque avec en place des bougies des boules de pêche en verre... Le seul meuble de quelque valeur a été donné par Yvonne de Bray, le bureau de travail d'Henri Bataille, dont elle fut l'épouse.


Cocteau posant  avec l'enseigne du gantier volée pour lui à Toulon par Jean Marais (Gisèle Freund 1939)


A l'été 1938, Cocteau emmène Marais dans le sud. Saint-Tropez, Toulon, Pramousquier sont les étapes du voyage.

à Pramousquier en 1938


En septembre à Gap, Cocteau écrit le poème L'incendie dédié à Marais. C'est aussi au cours de l'année 1938 que Raymond Voinquel fait ses premiers clichés de Jean Marais.






rare version couleur  du célèbre cliché



Voinquel, futur photographe de plateau de La Belle et la Bête accompagnera Jean Marais toute sa carrière durant.

Le 14 novembre, après divers épisodes rocambolesques pour trouver un théâtre qui accepte la pièce, et le remplacement d'Yvonne de Bray "malade" (trop alcoolisée par suite de problèmes chirurgicaux semble-t-il) les Parents terribles connaissent un succès immédiat aux Ambassadeurs, qu'ils quitteront pour les Bouffes Parisiens le 4 janvier 1939 par suite des menaces d'interdiction du conseil municipal de Paris qui possède le précédent théâtre.



Un soir, Capgras, co-directeur des Ambassadeurs amène dans la loge de Jean Marais un jeune américain de 19 ans passablement éméché, en pyjama bleu ciel et babouches, fumant Chesterfield sur Chesterfield qui réclame qu'on le place tout de même puisqu'il a loué. Il prétend qu'il était malade et que ses amis lui ont confisqué ses vêtements pour l'empêcher de sortir. Selon certains (Michel Angebert scripsit) Cocteau aurait eu cette réplique désarmante: "Mais bien sûr, la pièce était écrite pour être vue en pyjama!" Placé dans une loge grillagée, l'individu suscite la curiosité générale et le couple finit par le raccompagner chez lui en voiture. Selon le même auteur il se serait avéré que le garçon aurait fait irruption au théâtre après que Marais lui ait posé un lapin l'après-midi même. Le beau jeune homme, opiomane invétéré, va devenir pour un temps son amant, amant physiquement peu exigeant car diminué par son usage des drogues. Il s'appelle Denham Fouts, depuis l'âge de 16 ans, il passe de millionnaires en aristocrates, étroitement lié au futur roi de Grèce Paul Ier, à Paul de Yougoslavie, au shah, il deviendra une légende grâce aux portraits qu'en feront ses amants successifs, Truman Capote, Glenway Wescott, Platt-Lynes, Christopher Isherwood, Gore Vidal. Se souvenant d'un mot de Capote (qui le surnommait "le garçon le mieux entretenu au monde"et  que Fouts fit venir à Paris en lui adressant un chèque en blanc), le compositeur Ned Rorem eut cette formule "Si Fouts avait couché avec Hitler comme celui-la le souhaitait, il aurait sans doute épargné au monde la deuxième guerre mondiale".



  Denny Fouts par Platt-Lynes


Quoique Jean Cocteau encourage Marais à se rendre en sa compagnie dans un déguisement de fortune au bal d'Etienne de Beaumont en 1939 (sur le thème de la famine sous Louis XIV)


 Marais, Fouts et JFLP (ami de Cocteau) au bal du comte de Beaumont




il multiplie les mises en garde contre le bellâtre:

La conversation de D. n'est pas pour toi. Ses goûts ne sont pas pour toi, son style d'existence n'est pas pour toi. Tu en fais un prince charmant, mais à mes yeux et à ceux des autres, c'est un pauvre gosse mal situé dans l'existence et paresseux devant le destin . (conclusion d'une lettre glissée sous la porte de la chambre de Jean Marais)

Marais rompt. Fouts rapatrié quelques jours avant la déclaration de guerre n'aura de cesse de revenir en Europe. Il mourra en décembre 1948 à Rome, dans les toilettes de la Pension Foggetti, officiellement d'une malformation cardiaque, peut-être d'overdose.



En plein triomphe des Parents terribles Marais tombe malade (le médecin diagnostique la gourme).  Le 8 avril, Cocteau l'emmène en convalescence au Piquey, à bord du Chevreuil, une voiture d'occasion acheté à des amis, pour laquelle ils ont engagé un chauffeur. Au cours du voyage, sur un agenda qu'il lui emprunte Cocteau commence à rédiger La Fin du Potomak.

Jean Marais Histoires de ma vie p89-90:
Nous descendons au Piquey dans un petit hôtel inconfortable, véritable cabane en bois, où naguère, Cocteau, Pierre Benoît et Radiguet avaient séjourné assez longtemps ensemble.C'est là que Jean enfermait Raymond Radiguet dans sa chambre; il ne lui permettait de sortir qu'après avoir rédigé au moins dix pages, dûment vérifiées. Ainsi l'obligeait-il à faire son œuvre.

Pendant que Jean écrivait, je me reposais et j'apprenais à peindre sans oser peindre. Je m'imaginais le tableau que j'aurais ailé réussir. Je me demandais quelles couleurs j'emploierais et comment j'arriverais à guider ce pinceau que je dirigeais dans ma tête. Bientôt mon désir de peindre fut si fort qu'après avoir acheté le nécessaire, je m'installai en face d'un groupe d'arbres morts. On eût dit des fantômes d'arbres. Un jour Jean me demande de voir ce que je fais (...) J'avais peint par miracle l'endroit exact où il venait s'asseoir et se reposer avec Radiguet. L'émotion de ce souvenir me font trouver plus que suspecte son admiration. Il me dit que je peins comme tous les peintres aimeraient peindre et que c'est moi qui ai raison. Il me demande de lui donner cette peinture. Pour cette seule raison je l'achève.

Cette découverte de la peinture est plutôt une récidive puisque dans son autobiographie (pp46-47), Jean Marais raconte qu'il se présenta, lors d'un rendez-vous avec un metteur en scène (alors qu'il était encore correcteur de photographie) comme "peintre", exposant aux Indépendants. Le riche réalisateur lui acheta d'ailleurs un autoportrait (titré Jésus La Caille) payé en quatre fois dont il finit par refuser la livraison.

 Autoportrait de Jean Marais

 


Après Radiguet et Desbordes, Cocteau ne fabrique plus d'écrivains, les vrais écrivains lui échappent. Désormais il fera des acteurs, fussent-ils médiocres, et des peintres. Lui qui fréquenta les plus grands, Gleize, Derain, Lhotte, Picasso, Matisse.. apprendra de ses nouvelles créatures comment s'essayer aux tableaux de chevalet sans céder forcément à son talent de décorateur. En cela Marais et Dermit seront d'une certaine façon ses vrais maîtres. Dessinateur (et ici l'autodidacte n'avait rien à apprendre) et peintre, sont en effet des métiers bien différents.


C'est pendant ce séjour au Piquey que Cocteau jette le premier jet de La Machine à écrire dont on sait que le "jumeau malfaisant" s'inspire du souvenir de Marcel Servais (Pas de Chance).



Le 3 septembre, la déclaration de guerre surprends Jean Marais et Cocteau à Saint-Tropez. Cocteau abandonne au sculpteur Fenosa l'appartement de la Madeleine dont il ne peut plus payer le loyer; il vit un temps au Ritz aux frais de Chanel, puis sur un petit yacht, Le Scarabée amarré à la péniche d'Yvonne de Bray et Violette Morris,  La Mouette, où il écrit Prima Donna qui deviendra Les Monstres sacrés.




Cocteau mobilise Chanel pour l'envoi de cadeaux à la compagnie de Marais en mal de vêtements chauds. Il cherche, en vain à obtenir un laissez-passer pour se rendre à Montdidier ou stationne le régiment de Marais. Tous les amis se défilent pour l'y conduire, sauf la maîtresse d'Yvonne:


Yvonne de Bray et Violette Morris sur la péniche en 1939


Il arriva enfin, conduit par Violette Morris. Coureur automobile, elle s'était fait couper les seins sous prétexte qu'ils la gênaient pour conduire. Les cheveux coupés en brosse, elle portait des costumes d'homme. On m'annonça que Jean et mon frère étaient là. Ils avaient pris Violette pour mon frère.


Même à propos d'Yvonne de Bray, les biographes mentionnent rarement le personnage de Violette Morris, en raison de sa trajectoire pour le moins atypique. Cocteau lui avait réservé un petit rôle dans Les Monstres sacrés.



Ce portrait, dans le style de Cocteau est-il authentique?


Violette Morris que Cocteau décrit comme charmante durant son séjour sur le Scarabée, défraya la chronique, notamment en décembre 1937 (au lendemain de Noël), lorsqu'elle tira, à bord de la péniche, plusieurs coups de revolver sur un légionnaire; elle fut acquittée de ce meurtre, son avocat étant parvenu à prouver qu'elle s'était débarrassée en légitime défense d'un maître-chanteur menaçant. Ce n'était que le début de ses relations avec la pègre.

Violette Morris, décorée pour son héroïsme pendant la première guerre, fut dès l'âge de 15 ans une figure unique du monde sportif féminin: championne de boxe, de lancer de poids, de javelot, de lutte, de natation, de polo, de plongeon de haut-vol, d'équitation, de tennis, joueuse et entraineuse de football, aviatrice et vainqueur de plusieurs rallies automobiles, son destin commença à basculer en 1928, lorsque les fédérations sportives lui interdirent de participer aux Jeux Olympiques d'Amsterdam (les premiers ouverts aux femmes) pour conduite indécente, et sous prétexte qu'elle s'affichait en pantalon. Elle perdit le procès qu'elle leur intenta. Ses commentaires sur le jugement traduisent l'aigreur légitime qu'elle en conçut:

 « Et on vient dire, la bouche en cul de poule : mais elle s’habille en homme, mais elle boxe un connard d’officiel qui arbitre à tort et à travers, mais elle se balade à poil dans les vestiaires, comme si ce n’était pas justement réservé à ça, mais elle ‘dévergonde’ nos filles ! Tout ça parce qu’un jour j’ai roulé un patin à une môme qui me collait au train ! Elle se disait amoureuse de moi, ça arrive, figure-toi, ces choses-là. Mais je n’ai jamais débauché personne de force. » 
 « Nous vivons dans un pays pourri par le fric et les scandales (…) gouverné par des phraseurs, des magouilleurs et des trouillards. Ce pays de petites gens n’est pas digne de ses aînés, pas digne de survivre. Un jour, sa décadence l’amènera au rang d’esclave, mais moi, si je suis toujours là, je ne ferai pas partie des esclaves. Crois-moi, ce n’est pas dans mon tempérament ». 
(Source:  http://raymond-ruffin.over-blog.com/pages/Violette_Morris-2253930.html )

Interdite de stade dans les années 30, elle tente une reconversion dans le music-hall. De nombreuses photos la montrent en compagnie de Josephine Baker, mais la plus célèbre est le cliché de Brassaï, Couple de lesbiennes au monocle, pris en 1932 dans une boîte de nuit interlope.


Admise à participer aux Jeux de Munich en 1936, elle aurait été à cette occasion recrutée par les services secrets allemands à qui elle aurait vendu de nombreux secrets militaires sur la défense de Paris et le char de combat Renault.



Dès les premiers jours de l'occupation, on la retrouve rue Lauriston où elle participe activement aux séances de tortures, héritant le surnom de "hyène de la Gestapo". Si les controverses se poursuivent sur l'étendue de ses exactions, il demeure certains que son habilité à placer des agents dans divers réseaux de résistance pour les faire tomber, et les pertes qu'elle causa poussent les anglais à donner l'ordre de l'exécuter coûte que coûte; elle échappe à plusieurs traquenards jusqu'à ce que les services gaullistes réclament son élimination en urgence. Elle sera effectivement mitraillée sur une route de l'Eure le 26 avril 1944 par des membres de la section Surcouf du maquis normand.




A Noël 1939, Cocteau réussit à rendre visite à Jean Marais non loin de son lieu d'affectation , Amy dans la Somme. Ils sont hébergés, comme depuis quelques dimanches déjà, au château de Tilliloy, propriété de la comtesse Thérèse d'Hinnisdäl, amie de longue date (l'un des modèles de duchesse de Guermantes, portant hennin lors des fêtes qu'elle organise pour les officiers anglais. Célèbre pour ses mots d'esprit elle disait sans doute assez justement de Cocteau lors de sa crise religieuse "Jean Cocteau a fait la découverte de la religion comme il avait fait celle du cirque"). La nuit, Cocteau dépose de brefs poèmes dans les souliers de Jean Marais, comme

NOËL, je tombe à genoux,
Faites que cesse la guerre
Nous trois [107, le premier chien de Marais et eux] nous ne l'aimons guère
Et la paix habite en nous.

Mon Jeannot, mon fils, mon ami
Sur mon cœur de Noël tu règnes
Lorsque tu t'envoles d'Amy
Jusqu'à Tilliloy (par Beuvraignes)

Ma véritable vie est née
Après que j'ai connu Jeannot
Maintenant nous mélangeons nos
Chaussures dans la cheminée.

ou encore

 Ce portrait, réalisé à Tilloloy n'est pas destiné à la comtesse mais à Mme Breton -surnommé La Marquise-, impresario de Charles Trenet, qui console Piaf du départ de Meurisse après le demi-échec du Bel-Indifférent qui partageait l'affiche avec Les Monstres sacrés.



De retour dans la capitale après ces escapades, c'est en s'installant à l'Hôtel de Beaujolais où vivent Bérard et Kochno que Cocteau repère le petit appartement du Palais-Royal qui deviendra sa dernière résidence parisienne. Il ne s'y installe cependant pas tout de suite mais y héberge un ami de Jean Marais, dont il semble être devenu inséparable depuis l'incorporation de ce dernier, Roger Worms.




Roger Worms, né d'une famille juive du milieu des affaires a tout juste vingt ans lorsqu'il pénètre dans la loge de Marais à l'entracte des Parents Terribles. L'admirateur témoigne maladroitement de son admiration, et Jean Marais, ému, l'invite à dîner avec lui après le spectacle, en présence de Cocteau. Ce jeune homme en mal d'écriture, déjà familier de Gide, deviendra un célèbre journaliste sous son pseudonyme de résistant, Roger Stéphane. Bien que ses biographes n'y voient qu'une expression du regret ou d'un fantasme déçu, Roger Stéphane se plaira à répéter que Jean Marais fut son premier amant. De nombreux témoins peuvent certifier qu'on les vit ensemble presque quotidiennement au Colisée jusqu'à la déclaration de guerre.

Avec Cocteau, Roger Stéphane fait l'apprentissage de la liberté, et avant tout de la liberté sexuelle, ce qui le distrait de l'ambiance familiale "convenue" pour ne pas dire guindée. En 1984 (dix ans avant son suicide), il désignera encore Cocteau comme le "premier de ses maîtres". Lienhardt Philipponnat, l'un de ses biographes cite cette phrase que Stéphane place dans la bouche du "maître" :
"Tu comprends, un poète est courageux. Gide n'est qu'un faux courageux. Il dit qu'il est pédéraste; il avoue un petit Arabe, mais pas un ouvrier deux mètres. Or, aimer les hommes, ce n'est pas aimer le côté frêle, féminin de l'homme."

La relation avec Worms n'a pourtant pas des mieux commencé. Dans son enthousiasme de bon élève et avec l'inconscience de l'amoureux transi, Worms a offert à Cocteau une pièce en deux actes de sa composition (que Martin du Gard jugera plutôt réussie lorsque Stéphane la lui présentera en 1940) , qui s'avère être un pastiche des Parents terribles et dont le scénario met en jeu un peintre dont le modèle favori tombe amoureux d'un jeune étudiant. "Cocteau se roula vraiment par terre de rage"... mais la brouille se dissipe, et les deux parties se rabibochent quand Worms est engagé à Paris-Soir. Il se souviendra plus tard avoir vécu la drôle de guerre dans "une allégresse incomparable":
"Je suis complètement intoxiqué par Cocteau. Non que j'éprouve à son égard une particulière affection. Mais s'il disparaissait, il me manquerait comme un aliment, comme un stupéfiant (il prend de l'opium, je prends du Cocteau). Cocteau meuble ma vie. J'ai l'impression quand je reste deux ou trois jours sans le voir que ma vie tourne à vide. Cocteau absorbe l'individu. C'est sa manière d'influencer. Quelles que soient les circonstances actuelles de son influence sur moi, je pense qu'en fin de compte je me serai "élargi" à son contact. C'est Cocteau qui aura tué chez moi l'enfant".

Dans la "cave minuscule" le "tunnel bizarre" de la rue de Montpensier, Roger Stéphane habite la chambre destinée à Jean Marais. Il ne se donne pas la peine de faire taire les bruits qui courent : "Parfois, dans sa chambre, je me surprends m'affirmant: "Cocteau m'aime, Cocteau m'aime", ayant peine à y croire". Cocteau en retour profite de ses services. Surveillé par la police (et ne devant qu'à Kessel de ne pas se trouver sous les verrous par suite de la saisie chez lui de trois grammes d'opium), il demande un matin à Stéphane:
"-Veux-tu me rendre le service de ma vie? J'ai commandé de l'opium à un fournisseur, mais ça m'ennuie d'aller le chercher moi-même.
- Moi, je suis parfaitement inconnu, je vais y aller.
- Prend-moi un kilo. Voilà 5000 francs"
Roger Stéphane se fera refiler pour moitié du savon noir... mais la mission était accomplie.


 Dédicace autographe à Stéphane du Livre Blanc

C'est peut-être à l'influence en retour de Roger Stéphane qu'on doit l'engagement de Cocteau contre le racisme et l'antisémitisme : on accuse souvent Cocteau d'avoir eu une attitude ambiguë pendant l'occupation à cause de son Salut à Breker et de ses amitiés avec Ernst Jünger et Otto Abetz . C'est oublier un peu facilement qu'un mois avant la défaite en mai 1940, après la promulgation des premières lois raciales, il signa la pétition de la Ligue contre l'antisémitisme et  un article éloquent dans son organe Le droit de vivre. Immédiatement les représentants littéraires de l'extrême-droite organisèrent une campagne contre lui.
 "Cocteau décadent? c'est une chose. Cocteau licaïste [néologisme célinien, entendre "dans la ligue"]? liquidé!" (Céline dans Je suis partout). Brasillach, Rebatet, et le critique Alain Laubreaux ne manqueront pas d'en faire un symbole de la décadence, un "amant enjuivé des nègres" rappelant son histoire avec la "pédale noire" Al Brown.

Roger Stéphane, par amour de Jean Sussel, jeune résistant de son âge, finira par se tailler un costume de héros. On dit que c'est encore sur l'insistance de Cocteau qu'il entrera revolver à la main pour libérer l'Hôtel de Ville (son porte-voix, car il était aphone ce jour-là, étant un jeune inconnu nommé Gérard Philipe).




Démobilisé en juin 1940, Marais ne retrouvera Cocteau dans le minuscule appartement qu'il loue au 36 rue de Montpensier qu'en septembre. C'est là, dans un petit cagibi aveugle que Cocteau écrit, après une nouvelle (et dernière) cure de désintoxication Renaud et Armide (août 1941).

Cocteau dans la cuisine de la rue de Montpensier


Le "drôle de ménage" s'est enrichi d'un nouveau compagnon, Moulou, chien rencontré par Jean Marais dans la forêt de Compiègne pendant son passage à l'armée: c'est Cocteau qui le rebaptisera Moulouk pour le rôle qu'il lui destine dans L'Eternel Retour.

 Moulouk, dessin de Jean Marais retouché par Cocteau.


 Illustration (tardive) par Jean Marais du conte racontant la rencontre

 


Jean Marais par Christian "Bébé" Bérard








Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire